L'amour et la musique ont des pouvoirs immenses. Surtout s'ils se conjuguent. Celui, entre autres, de rendre belle Sandrine Kiberlain, dans ce film qu'un roman d'Eric Holder a inspiré à Stéphane Brizé.
L'amour embellit les traits et la musique élargit les horizons de l'âme, comme chez Racine. Mais Corneille ne l'entend pas de cette oreille : il faut choisir, non pas comme dans les grandes tragédies, entre son moi et son surmoi, mais, comme dans les petits drames dévastateurs de coeurs simples, entre son moi et son moi, deux moi légitimes et contradictoires. L'âme cornélienne voudrait-elle imposer son
imperium au corps qu'elle serait
de facto déclarée obsolète. Aujourd'hui le corps a conquis l'égalité, ce qui ne simplifie rien et ne fait que déplacer l'enjeu du choix.
C'est donc à Corneille que ce film doit son accent grave, et à Racine sa tonalité circonflexe. L'amour est rond avant que d'être aigu. Racine est moins exigeant mais plus intelligent. Brizé écartèle ses personnages entre ce qu'ils doivent et ce qu'ils se doivent. Si l'une des tractions ne renonce pas, la déchirure est mortelle.
C'est Renoir qu'on ressuscite : "Tout le monde a ses raisons". Et la règle du jeu de l'amour ne sera jamais établie. La douleur ne rend pas la douceur amère, mais précieuse. Les amants vivent dans le feu : quand ils en sortent, le souvenir de la brûlure se métamorphose peu à peu en réminiscences solaires; l'âme apporte aux meurtrissures du coeur le baume de sa lumière.
On ne choisit pas entre deux amours, on incline, on s'incline. Ce n'est pas Corneille qui triomphe à la fin du film, pleine de silences raciniens, de cruautés inévitables. Rien ne triomphe qu'un amour empli d'un autre. "Jean et ses deux amours" pourrait fournir un sous-titre à ce drame de l'existence. S'aimer tous universellement, quel beau rêve d'un instant!
Le romanesque des grandes passions n'est pas ce qui nous touche ici, pas plus que les orages des grands renoncements. Ce qui nous touche et nous émeut c'est la vague innocente d'un amour qui naît. Elle enfle souterrainement jusqu'à se transformer en invisible tsunami. Puis elle retombe, et son fracas balaie nos coeurs jusqu'au rivage. Repartiront-ils? Retourneront-ils au flot de leur ordinaire existence?
L'amour palpite aussi bien dans le sable des têtes que dans le ciel des coeurs. Il nous submerge.