Au Petit Varia de Bruxelles, Antoine Laubin et son équipe ont réalisé une adaptation originale et forte du dernier "roman" de Patrick Declerck.
Crâne est un titre riche qui sent l'os, l'affrontement, la fanfaronnade, et qui dit tout du personnage qui s'y projette.
Impossible de ne pas reconnaître Patrick Declerck, qu'après Dehors et Démons me turlupinant Laubin met de nouveau en scène. L'auteur est un obsédé du langage, du langage comme fin et comme moyen.
Il s'opère avec ses mots, ayant auparavant opéré les mots eux-mêmes.
La pièce avance en trois temps. Disons d'abord que mettre en scène une opération à crâne ouvert relève de la gageure. Affronter l'angoisse en faisant mine de lui faire la nique, affronter l'intervention avec humour et bravoure, s'abandonner à l'humanité des sentiments et à la modestie du petit homme, quand l'épreuve est passée, voilà les trois mouvements, andantino, vivace, largo, qu'incarnent tour à tour - dans un décor ajusté - les acteurs Jérôme, Hervé et Renaud, avec une pertinente manière: le premier marche et démarche, le deuxième travaille au corps, et le troisième panse et pense.
Il est évident que le moment le plus spectaculaire, le plus proprement dramatique, est le moment de l'intervention: c'est celui où Philippe incarne le plus crânement l'auteur. Cette acmé donne son sens à ce qui précède et à ce qui suit. Elle fait de la vie, aux confins de la mort, un théâtre à la fois beckettien et shakespearien. Nous sommes tous de grands petits hommes. Nous ne sommes rien mais ce rien nous est tout, et cet aphorisme est vieux comme les mondes.
A redire? Ben, c'est du Declerck. L'anti Woody Allen, le diseur de "Foutre!" à la fois puéril et carabin. D'une misanthropie touchante mais d'un humour cynique, le contraire de l'humour juif charitable, humble et plein de cette "tendresse de pitié" chère à Albert Cohen.
Mais il nous remue malgré lui, ce bourru bienfaisant qui se vante de mal faire. C'est un Léautaud compatissant.
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mardi 19 février 2019
dimanche 13 décembre 2009
Les langues paternelles
Impossible de juger d'une oeuvre d'après son adaptation, mais on peut imaginer qu'une adaptation réussie fait comme une "ombre" lumineuse et sonore au corps d'origine. Elle est en accord. Passer du roman au théâtre c'est métamorphoser le flux d'un texte-source en paroles essenciées que la bouche matérielle d'acteurs présents fait vivre. L'acteur corporise en précipité séveux ce qui fut écrit dans le silence assourdissant de l'anamnèse.
L'impression de moyennage presque culinaire qu'on peut ressentir alors, et même de becquée vitale, impérative, je l'ai rarement ressentie de manière aussi forte et pénétrante et rassasiante - parfois jusqu'au bord de l'écoeurement - que dans la mise en scène qu'Antoine Laubin vient de faire du roman climatérique de David Serge (pseudo de Daniel Schneidermann) intitulé Les Langues paternelles.
Trois acteurs ( Hervé Piron, Vincent Sornaga et Renaud Van Camp) , en alternance, en choeur ou en écho, forment le corps vivant par lequel une "messe" d'un caractère singulièrement profane va être dite: la mort du père n'est pas un chagrin mais une délivrance. La triple bouche de l'officiant, cynique et aboyante, va proférer la haine d'un géniteur inepte et insane et, presque en même temps, la peur d'un "génité" tout aussi anomique. Et déclarer l'horreur d'être à la fois fils et père, douloureusement encroué, comme le serait un arbre dans le maquis indénombrable des générations. Une pousse défléchie par les assauts intempestifs de l'autre et du même que sont le père d'abord, et le fils ensuite, une pousse qui doit se raidir pour être. L'entre-père-et-fils ne peut jamais danser sur sa propre musique, sans cesse il est appelé à gambiller dans la farandole des autres. Mais la haine est un cri de défense, la peur un geste de recul. Et le Noli me tangere une réaction d'autiste impossible à prolonger, sauf à trancher tout lien. Si personne ne doit me toucher, suis-je encore sensible? Sensible, ô combien! est l'auteur du livre, si on en croit les rires douloureux qui s'échappent de la gorge des acteurs.
Sensible au point de dissimuler la tendresse et la pitié sous le masque du blasphémateur exhalant sa vindicte contre l'accablement de sa vie d'enfant, puis d'homme, n'en pouvant plus de nager dans les eaux sales d'une religion hypocrite et sclérosée, d'une famille qui n'a jamais lavé son linge; des eaux salies par le mensonge et la "normalité" chassieuse du trompe-l'oeil. Mais plus terrible est le cri, plus vif est le crieur.
A vif sous la déchirure de l'amour manqué. L'amour manqué n'est-il pas cependant cet amour qu'on appelle depuis qu'il y a des âges et des pères? Cet amour qui ne peut séparer tendresse et pitié, misère et mystère? Et si la pitié ne découle pas toujours de la tendresse, ne se pourrait-il que la tendresse et les larmes soient inspirées par la Pitié, la grande pitié humaine qui suinte de l'infernal pavage des générations? Non la pitié des saints mais la compassion pour le pécheur, horrible et belle, et la tristesse désespérante de la vie dont on ne peut s'exclure. Non pas la pitié victimaire, mais la pitié modératrice qui relativise pour chacun l'amour qu'il se porte.
A la fin du spectacle, il ne reste qu'une voix, celle du fils qui pleure le père, ou plutôt qui pleure avec le père, au nom de la rareté précieuse du lien humain et de la détresse sidérale de l'humanité.
Mon fils m'a dit un jour: "Tu m'as donné ce que tu n'as jamais eu." Facile devinette, puisque ce que je n'ai jamais eu, c'est un père. Mais j'ai alors pensé que ce cadeau magnifique qu'est son père pour un fils, ou son fils pour un père, pouvait être aussi un cadeau empoisonné. L'amour ne vient pas naturellement entre un père et son fils: l'un et l'autre se font face sur deux rives séparées (et reliées) par la mère. Le M de maman nourrit, le P de papa peut vite devenir le phonème explosif du mépris ( voir Groddeck). "L'enfant de la femelle est l'ombre du mâle", dit Shakespeare. Du mâle ombrageux. Le scandale, au fond, ce n'est pas la haine ou l'indifférence, le scandale, la pierre du scandale, c'est l'amour. Tout serait si simple sans l'amour.
L'impression de moyennage presque culinaire qu'on peut ressentir alors, et même de becquée vitale, impérative, je l'ai rarement ressentie de manière aussi forte et pénétrante et rassasiante - parfois jusqu'au bord de l'écoeurement - que dans la mise en scène qu'Antoine Laubin vient de faire du roman climatérique de David Serge (pseudo de Daniel Schneidermann) intitulé Les Langues paternelles.
Trois acteurs ( Hervé Piron, Vincent Sornaga et Renaud Van Camp) , en alternance, en choeur ou en écho, forment le corps vivant par lequel une "messe" d'un caractère singulièrement profane va être dite: la mort du père n'est pas un chagrin mais une délivrance. La triple bouche de l'officiant, cynique et aboyante, va proférer la haine d'un géniteur inepte et insane et, presque en même temps, la peur d'un "génité" tout aussi anomique. Et déclarer l'horreur d'être à la fois fils et père, douloureusement encroué, comme le serait un arbre dans le maquis indénombrable des générations. Une pousse défléchie par les assauts intempestifs de l'autre et du même que sont le père d'abord, et le fils ensuite, une pousse qui doit se raidir pour être. L'entre-père-et-fils ne peut jamais danser sur sa propre musique, sans cesse il est appelé à gambiller dans la farandole des autres. Mais la haine est un cri de défense, la peur un geste de recul. Et le Noli me tangere une réaction d'autiste impossible à prolonger, sauf à trancher tout lien. Si personne ne doit me toucher, suis-je encore sensible? Sensible, ô combien! est l'auteur du livre, si on en croit les rires douloureux qui s'échappent de la gorge des acteurs.
Sensible au point de dissimuler la tendresse et la pitié sous le masque du blasphémateur exhalant sa vindicte contre l'accablement de sa vie d'enfant, puis d'homme, n'en pouvant plus de nager dans les eaux sales d'une religion hypocrite et sclérosée, d'une famille qui n'a jamais lavé son linge; des eaux salies par le mensonge et la "normalité" chassieuse du trompe-l'oeil. Mais plus terrible est le cri, plus vif est le crieur.
A vif sous la déchirure de l'amour manqué. L'amour manqué n'est-il pas cependant cet amour qu'on appelle depuis qu'il y a des âges et des pères? Cet amour qui ne peut séparer tendresse et pitié, misère et mystère? Et si la pitié ne découle pas toujours de la tendresse, ne se pourrait-il que la tendresse et les larmes soient inspirées par la Pitié, la grande pitié humaine qui suinte de l'infernal pavage des générations? Non la pitié des saints mais la compassion pour le pécheur, horrible et belle, et la tristesse désespérante de la vie dont on ne peut s'exclure. Non pas la pitié victimaire, mais la pitié modératrice qui relativise pour chacun l'amour qu'il se porte.
A la fin du spectacle, il ne reste qu'une voix, celle du fils qui pleure le père, ou plutôt qui pleure avec le père, au nom de la rareté précieuse du lien humain et de la détresse sidérale de l'humanité.
Mon fils m'a dit un jour: "Tu m'as donné ce que tu n'as jamais eu." Facile devinette, puisque ce que je n'ai jamais eu, c'est un père. Mais j'ai alors pensé que ce cadeau magnifique qu'est son père pour un fils, ou son fils pour un père, pouvait être aussi un cadeau empoisonné. L'amour ne vient pas naturellement entre un père et son fils: l'un et l'autre se font face sur deux rives séparées (et reliées) par la mère. Le M de maman nourrit, le P de papa peut vite devenir le phonème explosif du mépris ( voir Groddeck). "L'enfant de la femelle est l'ombre du mâle", dit Shakespeare. Du mâle ombrageux. Le scandale, au fond, ce n'est pas la haine ou l'indifférence, le scandale, la pierre du scandale, c'est l'amour. Tout serait si simple sans l'amour.
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