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jeudi 7 novembre 2019

Estacadres (799)

   Le charme de quelques films français des années 49-55 (j'avais entre 6 et 12 ans), indépendamment de leur valeur artistique (il peut s'agir aussi bien de Jour de fête, Le ciel est à vous, Rendez-vous de juillet, ou Des gens sans importance, que de Gas oil, Le trou normand, La Marie du port ou Le Boulanger de Valorgue), le charme permanent de ces films tient au fait qu'ils ont été tournés à une époque où j'étais déjà ou encore un enfant attentif non pas aux idées, aux concepts, aux constructions intellectuelles, mais à une sorte d'aérosphère mentale, à un fluide ambiant, un air du temps, comme on dit. Comment appeler pour nous ce que les Américains, les Britanniques ou les Juifs par exemple, nomment quant à eux americana, britannica, judaïca?  Francité historico-sociale? Gallica d'époque? Comment dire savamment et synthétiquement "France des années cinquante"? Gallia quinquana, Gallia quinquagesima?
 Bref. Toujours est-il que revoir un de ces films (il y en a 100 ou 200 autres), c'est comme voir jaillir une fontaine de Vaucluse. C'est à chaque fois la résurgence d'un temps enf(o)ui dont j'ai été un peu l'acteur et beaucoup le témoin, un temps tellement pelliculé en noir et blanc que j'ai le sentiment de l'avoir vécu ainsi, un temps qui, traité par le souvenir, entremêle dans le même clair-obscur et avec une même vérité "objective", ce que j'ai réellement vécu et ce que j'ai fantasmé à travers les livres et, surtout, le cinéma. 

jeudi 20 avril 2017

Des gens sans importance ( Henri Verneuil, 1955)

Dans ma mémoire se sont longtemps confondus deux films, que j'ai revus tous les 5 ou 10 ans : Des gens sans importance, et Le Désordre et la nuit (Gilles Grangier, 1958). A part la proximité alphabétique et quelque peu fantomale des titres, l'époque, et l'emploi d'acteurs comme Frankeur et Gabin, ces deux films sont pourtant très différents.
Passons sur Le Désordre et la nuit. En 98, je note qu'il est "peut-être le meilleur film de Grangier. Pas un chef-d'œuvre mais un bon polar noir à la française et à l'ancienne. Musique (jazz) excellente."
En 2002, seulement 4 ans après, j'écris : " Revu Le Désordre et la nuit, dont je n'avais gardé aucun souvenir. Pas mal, mais bavard (Audiard) et mou du genou (Grangier?)"
En 2008, enfin : "Troisième vision du Désordre et la nuit, celle de trop. Je n'ai pas pu regarder jusqu'au bout ce film invraisemblable et languissant."

Pour le film de Verneuil, depuis 30 ans je n'ai pas varié. Loin de le considérer comme  un produit démodé de la "qualité française" des années cinquante ( c'est l'appréciation de Jean Tulard), je partage le sentiment de Pierre Murat, pour qui il s'agit du meilleur film d'Henri Verneuil : on y voit vivre tragiquement des gens modestes, et le réalisateur éprouve "de la tendresse pour ses personnages".
Verneuil n'a pas toujours fait donner la grosse artillerie commerciale. La grisaille et l'absence d'espoir des petites gens , il les a senties. Tellement que, presque les larmes aux yeux, j'ai vu remonter avec ce film, toute la part étriquée de mon enfance(1), la vie rabiotée du petit commerce et du deux-pièces cuisine. Inspiration naturaliste et rigueur néo-réaliste. L'espoir populaire a été enterré avec la guerre. Le populisme va se muer en poujadisme : la France est petite, et cependant la France des petits est en train de craquer.
Gabin est ici au centre d'une distribution nette et sans bavure. Sobre, il n'est plus le jeune premier qu'accable le destin, il n'est pas encore le "tonitruand" qui jacte l'Audiard et se vulgarise en s'embourgeoisant. Il est un homme mûr lesté d'humanité.
La scène la plus forte du film est celle de l'agonie de la jeune femme, à l'avant de la bétaillère, en plein nulle part, la nuit, dans le brouillard, avec, pour musique dernière, le meuglement des bœufs et le bêlement des moutons convoyés vers l'abattoir. Mais l'atmosphère de déréliction empoissait le film dès sa toute première image : on y voit un café routier isolé, flanqué de sa pompe à essence "Azur" (  dérision? Incongruité? Ironie?) , battu par la pluie et le vent, pauvre havre avec sa chaleur maigre. Même les bonnes n'y restent pas... On se croirait dans la plaine du Pô, ou dans l'Amérique paumée des petits Blancs. Le cafard, d'emblée, est installé.

(1) Le charme de quelques films français du début des années cinquante (j'avais entre 7 et 12 ans), indépendamment de leur valeur artistique ( il peut s'agir aussi bien de Jour de fête, Le Ciel est à vous, Rendez-vous de juillet ou Des gens sans importance que de Gas oil, Le Trou normand, La Marie du port ou Le Boulanger de Valorgues ) le charme permanent de ces films tient au fait qu'ils ont étés tournés à une époque où j'étais déjà ou encore un enfant attentif, non pas aux idées, aux concepts, aux constructions intellectuelles, mais à une sorte d'atmosphère mentale, à un fluide ambiant, un air du temps, comme on dit. Comment appeler pour nous ce que les Américains, les Britanniques ou les Juifs, par exemple, nomment quant à eux americana, britannica, judaïca ? Francité historico-sociale ? Gallica d'époque ? Comment dire savamment et synthétiquement "France des années cinquante" ? Gallia annorum quinquaginta?
Bref. Toujours est-il que revoir un de ces films ( il y en a cent ou deux cents autres), c'est comme voir jaillir une fontaine de Vaucluse. C'est à chaque fois la résurgence d'un temps enf(o)ui dont j'ai été un peu l'acteur et beaucoup le témoin, un temps tellement pelliculé en noir et blanc que j'ai le sentiment de l'avoir vécu ainsi, un temps qui, traité par le souvenir, entremêle dans le même clair-obscur et avec une même vérité "objective", ce que j'ai réellement vécu et ce que j'ai fantasmé à travers les livres et surtout, le cinéma.