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samedi 24 juin 2023

Écrire (199)

  Quand un jour on a été en posture euphorique, et généralement cette euphorie ne dépend pas des hommes, on ne sait trop comment garder en soi, renouveler le bail de cet instant bénéfique. Alors on écrit. On n'écrit pas pour le retrouver. On écrit pour empêcher le reste d'obstruer la chance d'un pareil instant. C'est pourquoi les poètes, hommes voués à cet instant, ne font aucun progrès. Que leur premier poème peut valoir leur dernier. Qu'il n'y a pas de hiérarchie dans leur itinéraire, puisque le but est au commencement, non à la fin. C'est pour conserver un grand et beau savoir qu'ils écrivent, ce n'est pas pour en acquérir un. C'est pour conserver cet équilibre instable que la vie avec les grandes personnes — et soi-même grande personne — rend difficile, qu'ils sont aux aguets. L'inspiration, leur inspiration vient de là. De loin. Chaque fois qu'ils en touchent le fil, il y a tressaillement, mais ce n'est pas une découverte. C'est une confirmation. Vivre et mourir à égalité.
Georges Perros, Papiers collés, II, p.63.