Comme s'il les voyait pour la première fois, il s'émerveilla des évidences, des innombrables petites choses nécessaires au bien-être. Quel bonheur il y avait dans cette vaste harmonie de la vie en commun! On oubliait ici la croûte de la vie, les chemins boueux de la passion, et ce qu'il y avait, il le sentait vraiment ainsi, de sauvage dans l'âme! Claire et légère, l'attention flottait sur un jardin de fruits, de pierres précieuses, d'étoffes, de formes et de tentations dont les yeux doucement pénétrants s'ouvraient dans toutes les couleurs. Comme l'époque était aux peaux blanches et qu'on les protégeait du soleil, des ombrelles multicolores planaient déjà au-dessus de la foule et posaient des ombres soyeuses sur de pâles visages de femmes. Le regard d'Ulrich fit même ses délices de l'or mat des bières qu'il aperçut en passant, à travers les vitres d'un restaurant, servies sur des nappes si blanches qu'elles formaient, à la limite de l'ombre, des surfaces bleues. Puis une voiture le dépassa; une douce, lourde calèche dans l'obscurité de laquelle on voyait du rouge et du violet. Ce devait être la voiture de l'Archevêque, car cet attelage qu'Ulrich suivait maintenant du regard avait l'air fort ecclésiastique: deux agents de police prirent la position et saluèrent le serviteur du Christ sans penser à leurs prédécesseurs qui avaient percé d'une lance le flanc du maître.
Robert Musil, L'homme sans qualités, III.
mercredi 20 août 2025
Bonheur (31)
samedi 24 juin 2023
Écrire (199)
Quand un jour on a été en posture euphorique, et généralement cette euphorie ne dépend pas des hommes, on ne sait trop comment garder en soi, renouveler le bail de cet instant bénéfique. Alors on écrit. On n'écrit pas pour le retrouver. On écrit pour empêcher le reste d'obstruer la chance d'un pareil instant. C'est pourquoi les poètes, hommes voués à cet instant, ne font aucun progrès. Que leur premier poème peut valoir leur dernier. Qu'il n'y a pas de hiérarchie dans leur itinéraire, puisque le but est au commencement, non à la fin. C'est pour conserver un grand et beau savoir qu'ils écrivent, ce n'est pas pour en acquérir un. C'est pour conserver cet équilibre instable que la vie avec les grandes personnes — et soi-même grande personne — rend difficile, qu'ils sont aux aguets. L'inspiration, leur inspiration vient de là. De loin. Chaque fois qu'ils en touchent le fil, il y a tressaillement, mais ce n'est pas une découverte. C'est une confirmation. Vivre et mourir à égalité.
Georges Perros, Papiers collés, II, p.63.