Le film commence par un travelling : nous sommes dans les locaux d'un cabinet d' investissement, et la caméra suit une jeune femme qui, telle une figure du Destin aveugle belle et glacée, va inexorablement à un poste, puis à un autre, signifier sans affect que c'est fini : on les débranche. Le couperet est poli, effilé, il tombe, c'est tout. Le climat d'oppression qui s'installe dès la première minute de Marging Call ne va pas se relâcher pendant 36 heures, en un même lieu, pour une seule action - l'introduction n'en est que le prologue - dont on va découvrir assez vite les ressorts, le ressort unique plutôt : un krach boursier. Tous les éléments d'une tragédie sont en place. La corde se tend, à quels cous va-t-elle s'accrocher? La grande force du réalisateur est de ne sacrifier aucun des personnages; tous ou presque ont des raisons, assez peu nobles pour la plupart, mais tellement humaines que le médiocre s'y mêle au pathétique. Ces gens vont commettre une monstruosité : vendre leurs actions pourries avant que le "sac de merde" ne leur éclate à la gueule, mais, individuellement, ils sont comme nous ou la plupart d'entre nous, ils veulent être "le premier" ou ils pleurent leur chienne, leur divorce, l'enfant qu'ils ne voient plus, ou ils n'ont pas de vie sentimentale (que les putes et l'alcool), ou ils n'ont pour vocation qu'acheter et vendre, ou ils voulaient gagner plus d'argent qu'en construisant des ponts ou des fusées. Même les plus antipathiques (le big boss et le fils à papa), on n'a pas vraiment envie de les écraser comme des punaises. Une seule femme parmi le staff : elle nous apparaît d'abord douteuse, puis loyale et, enfin, presque pitoyable. Les hommes sont déshumanisés à l'interface, par la machine qu'ils ont construite.
A trois reprises on imagine qu'un des acteurs de cette tragédie symbolique (la vraie tragédie est pour ceux que le krach va ruiner) est au bord du suicide ou s'est suicidé (le chef des ventes affalé dans son fauteuil : finalement non, il dormait!), mais ce serait trop grand pour eux, capables de parler du sale coup qu'ils préparent , en présence d'une femme de ménage (à la conscience hypothéquée?) comme si elle n'existait pas plus que les domestiques d'autrefois pour les aristocrates sans pudeur qui se déshabillaient devant eux.
Non, la violence qui émane de ce film n'est pas spectaculaire : elle ressemble à cette "confiance dans le pire" dont parlait Sartre (Cahiers pour une morale). La vraie violence s'est doucement opérée en deçà, et ses victimes ignorantes vont en recevoir le coup. Ayant trait leur lait, les traders tordront leur sang.
C'est bien d'une vision tragique qu'il s'agit ici, c'est-à dire d'une vision qui ignore l'avenir et trouve son "éternité" dans le foudroiement du présent.
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vendredi 18 janvier 2013
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