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vendredi 20 janvier 2023

Écrire (82)

 Il y a encore des générations mortes qui font des livres pudibonds. Même des jeunes: des livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit: sans véritable auteur. Des livres de jour, de passe-temps, de voyage. Mais pas des livres qui s'incrustent dans la pensée et qui disent le deuil noir de toute vie, le lieu commun de toute pensée.
Marguerite Duras, Ecrire.

vendredi 23 octobre 2020

Figures (992)

 Les crapules de ses films ne sont pas toujours antipathiques et jamais détestables [...]. Que ces mauvais anges sympathiques ne puissent trouver la voie de la rédemption ne fait qu'ajouter une note tragique de plus au drame d'être homme.

Astre/Hoarau, parlant de Bœtticher in Univers du western.

jeudi 29 mai 2014

Le Pont (Bernhard Wicki, 1959)

   Vu pour la première fois en août 1976, ce film m'avait paru un chef-d'oeuvre. Aujourd'hui il garde toute sa force tragique. Tragique dans la mesure où, dès l'entrée en scène des acteurs, on devine quelle sera leur fin, et toute l'action s'apparente à un engrenage; mais dans les grandes tragédies deux "raisons" s'opposent "en droit". Si l'on considère que la défense absurde d'un pont, dans un pays totalement envahi par un ennemi en voie de vaincre, est une raison recevable, alors il s'agit bien d'une tragédie classique, avec l'arrachement des personnages à leur vie présente et future. On se dit, les voyant happés par une fatalité qui dépasse leur idéalisme enfantin, qu'ils sont comme dans un inéluctable présent éternel, épinglés vifs sur le suaire d'une histoire qu'ils n'auraient jamais dû vivre. Comme un Sophocle ou un Eschyle, Bernhard Wicki nous montre que les humains ont beau tenter des échappements (envoyer leurs enfants à la campagne, les éloigner des lieux de combat, faire sauter le pont qu'ils sont censés défendre, etc.), rien ne coince la mâchoire du Moloch. La Mort en marche écrase ou détord tout obstacle. La "machine infernale" est en mouvement et rythme le film de son implacable tic-tac. Chacun avait une destinée possible et singulière mais, d'une violente étreinte, un seul et même Destin les a cueillis dans une brassée sanglante.

   D'un autre côté, les adolescents qui sont sacrifiés en croyant choisir leur sacrifice portent, à tous les sens du terme, un vêtement trop grand pour eux. Ils n'ont pas la stature requise. Dans le tragique entre une part de responsabilité humaine, et la tragédie classique affronte de grands caractères, Antigone et Créon, Oedipe et Jocaste, mais, quand le fatum ne souffre aucune résistance, quand il écrase un être ou des êtres dont les épaules ne peuvent supporter son poids, on entre dans le pathétique. La mort des héros est tragique, celle des enfants et des vieillards est pathétique.
   Il y a une transcendance du personnage tragique à laquelle les adolescents du Pont - quelque héroïque que soit leur conduite insensée - n'ont pas accès. Même si leur comportement dépasse l'instinct naturel de la préservation de soi, ce dépassement ne se déduit pas d'une profession de foi originelle: les circonstances ont façonné leur détermination. Tragiques et pathétiques à la fois, les sept camarades du Pont sont, avant d'être les proies du destin, les "victimes succédanées" - c'est-à-dire immolées par défaut - du délire de leurs pères.
  Le film est en ce sens une algèbre, un raccourci à la fois sensible et suffocant d'un phénomène confusionnel et insensé qu'on a coutume d'appeler la guerre, et dont la pratique, irrationnelle, marque à la fois l'humanité (ou plutôt l'humanitude) et l'inhumanité (l'homme confronté à sa propre négation). Ce mystère aporétique est mémorablement illustré par Le Pont.