-- L'amour est un absolu, Élisabeth, et dès lors que l'absolu doit s'exprimer dans le terrestre, il va donner dans le pathétique, puisqu'il est indémontrable. Et comme il devient alors horriblement terrestre, le pathétique est toujours comique; ainsi le monsieur qui met genou en terre pour vous rendre sensible à ses désirs multiples. Quiconque vous aime doit bien se garder de ces démonstrations."
Voulait-il dire par là qu'il l'aimait? Il se taisait; elle lui jeta un regard interrogateur qu'il parut comprendre.
"Il n'est qu'un véritable pathétique, il a nom l'éternité. Et comme il n'est pas pour l'homme d'éternité positive, il faut qu'elle se fasse négative et ces deux mots la désignent: jamais plus. Si je pars, l'éternité est là. Alors vous êtes lointaine de toute l'éternité et j'ai le droit de dire que je vous aime."
Hermann Broch, Les somnambules, p.105.
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samedi 3 mai 2025
Amour (296)
dimanche 16 octobre 2022
Figures (2586)
Charlot - dans ses grands films - partage son manteau d'infortune avec plus infortunés encore: ici un chien arraché à une meute brutale, là un gosse, ailleurs une aveugle. Toujours le couple de l'innocence et du malheur confiants. L'Amérique généreuse... Mais le malheur est plus souvent solitaire, et son poids est alors infini; c'est ce qui fait le pathétique de La ruée vers l'or: solitude et amour bafoué; le petit homme est atteint dans sa dignité bien plus cruellement s'il est ridicule aux yeux des femmes. 14.99
jeudi 17 janvier 2019
Estacadres (530)
— L'amour est un absolu, Elisabeth, et dès lors que l'absolu doit s'exprimer dans le terrestre, il va donner dans le pathétique, puisqu'il est indémontrable. Et comme il devient alors horriblement terrestre, le pathétique est toujours comique; ainsi le monsieur qui met genou en terre pour vous rendre sensible à ses désirs multiples. Quiconque vous aime doit bien se garder de ces démonstrations."
Voulait-il dire par là qu'il l'aimait? Il se taisait; Elle lui jeta un regard interrogateur qu'il parut comprendre.
"Il n'est qu'un véritable pathétique, il a nom: l'éternité. Et comme il n'est pas pour l'homme d'éternité positive, il faut qu'elle se fasse négative et ces deux mots la désignent: jamais plus. Si je pars, l'éternité est là. Alors vous êtes lointaine de toute l'éternité et j'ai le droit de vous dire que je vous aime.
Hermann Broch, Les somnambules, p.105.
Voulait-il dire par là qu'il l'aimait? Il se taisait; Elle lui jeta un regard interrogateur qu'il parut comprendre.
"Il n'est qu'un véritable pathétique, il a nom: l'éternité. Et comme il n'est pas pour l'homme d'éternité positive, il faut qu'elle se fasse négative et ces deux mots la désignent: jamais plus. Si je pars, l'éternité est là. Alors vous êtes lointaine de toute l'éternité et j'ai le droit de vous dire que je vous aime.
Hermann Broch, Les somnambules, p.105.
mercredi 5 décembre 2018
Figures médiatiques (350)
Le pathétique de Woody tient à une pulsion acharnée à appuyer sur sa blessure: la médiocrité de son personnage. Ce pathétique tient peut-être encore plus à l'obstinée médiocrité de films comme Broadway Dany Rose ou Tout le monde dit I love you. Ils reflètent la médiocrité d'existences devant lesquelles nous éprouvons une sorte de lassitude souriante et compatissante...
jeudi 29 mai 2014
Le Pont (Bernhard Wicki, 1959)
Vu pour la première fois en août 1976, ce film m'avait paru un chef-d'oeuvre. Aujourd'hui il garde toute sa force tragique. Tragique dans la mesure où, dès l'entrée en scène des acteurs, on devine quelle sera leur fin, et toute l'action s'apparente à un engrenage; mais dans les grandes tragédies deux "raisons" s'opposent "en droit". Si l'on considère que la défense absurde d'un pont, dans un pays totalement envahi par un ennemi en voie de vaincre, est une raison recevable, alors il s'agit bien d'une tragédie classique, avec l'arrachement des personnages à leur vie présente et future. On se dit, les voyant happés par une fatalité qui dépasse leur idéalisme enfantin, qu'ils sont comme dans un inéluctable présent éternel, épinglés vifs sur le suaire d'une histoire qu'ils n'auraient jamais dû vivre. Comme un Sophocle ou un Eschyle, Bernhard Wicki nous montre que les humains ont beau tenter des échappements (envoyer leurs enfants à la campagne, les éloigner des lieux de combat, faire sauter le pont qu'ils sont censés défendre, etc.), rien ne coince la mâchoire du Moloch. La Mort en marche écrase ou détord tout obstacle. La "machine infernale" est en mouvement et rythme le film de son implacable tic-tac. Chacun avait une destinée possible et singulière mais, d'une violente étreinte, un seul et même Destin les a cueillis dans une brassée sanglante.
D'un autre côté, les adolescents qui sont sacrifiés en croyant choisir leur sacrifice portent, à tous les sens du terme, un vêtement trop grand pour eux. Ils n'ont pas la stature requise. Dans le tragique entre une part de responsabilité humaine, et la tragédie classique affronte de grands caractères, Antigone et Créon, Oedipe et Jocaste, mais, quand le fatum ne souffre aucune résistance, quand il écrase un être ou des êtres dont les épaules ne peuvent supporter son poids, on entre dans le pathétique. La mort des héros est tragique, celle des enfants et des vieillards est pathétique.
Il y a une transcendance du personnage tragique à laquelle les adolescents du Pont - quelque héroïque que soit leur conduite insensée - n'ont pas accès. Même si leur comportement dépasse l'instinct naturel de la préservation de soi, ce dépassement ne se déduit pas d'une profession de foi originelle: les circonstances ont façonné leur détermination. Tragiques et pathétiques à la fois, les sept camarades du Pont sont, avant d'être les proies du destin, les "victimes succédanées" - c'est-à-dire immolées par défaut - du délire de leurs pères.
Le film est en ce sens une algèbre, un raccourci à la fois sensible et suffocant d'un phénomène confusionnel et insensé qu'on a coutume d'appeler la guerre, et dont la pratique, irrationnelle, marque à la fois l'humanité (ou plutôt l'humanitude) et l'inhumanité (l'homme confronté à sa propre négation). Ce mystère aporétique est mémorablement illustré par Le Pont.
D'un autre côté, les adolescents qui sont sacrifiés en croyant choisir leur sacrifice portent, à tous les sens du terme, un vêtement trop grand pour eux. Ils n'ont pas la stature requise. Dans le tragique entre une part de responsabilité humaine, et la tragédie classique affronte de grands caractères, Antigone et Créon, Oedipe et Jocaste, mais, quand le fatum ne souffre aucune résistance, quand il écrase un être ou des êtres dont les épaules ne peuvent supporter son poids, on entre dans le pathétique. La mort des héros est tragique, celle des enfants et des vieillards est pathétique.
Il y a une transcendance du personnage tragique à laquelle les adolescents du Pont - quelque héroïque que soit leur conduite insensée - n'ont pas accès. Même si leur comportement dépasse l'instinct naturel de la préservation de soi, ce dépassement ne se déduit pas d'une profession de foi originelle: les circonstances ont façonné leur détermination. Tragiques et pathétiques à la fois, les sept camarades du Pont sont, avant d'être les proies du destin, les "victimes succédanées" - c'est-à-dire immolées par défaut - du délire de leurs pères.
Le film est en ce sens une algèbre, un raccourci à la fois sensible et suffocant d'un phénomène confusionnel et insensé qu'on a coutume d'appeler la guerre, et dont la pratique, irrationnelle, marque à la fois l'humanité (ou plutôt l'humanitude) et l'inhumanité (l'homme confronté à sa propre négation). Ce mystère aporétique est mémorablement illustré par Le Pont.
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