lundi 6 octobre 2014

Léviathan (Andreï Zviaguintsev, 2014)

  Même les comédies doivent inquiéter. Un cinéaste qui n'inquiète pas omet un des aspects principaux de son art. Ce n'est pas le cas de Zviaguintsev. Le premier plan d'Elena durait le temps qu'on s'approche lentement du lieu de l'action, un appartement qui peu à peu sortait du gris et pâlissait en s'éclairant. Léviathan obéit au même rite introductif: le décor intimidant des vagues et des carcasses de bateaux, une maison dans la pénombre au milieu de ces prémices bibliques, une musique pétrifiante (du même Philip Glass). Voilà pour les trois coups.
  Puis le lieu de l'action s'éclaire insensiblement: une maison solitairement dressée dans ce paysage prédiluvien et, dans cette maison dont les lumières s'allument, un homme seul, et la musique cesse.
  Les scènes suivantes sont sans paroles. C'est dans le silence de ce qu'il filme que l'art du réalisateur est le plus palpable. Ou ces silences sont vides ou ils sont pleins. Les silences de Léviathan seront tour à tour tendus ou intenses. Ils suivront ou précéderont les scènes fortes, qu'elles soient chaleureuses ou violentes.
  Le sujet du film? La corruption, la déréliction, l'amour massacré. La Russie noire où psychologie et métaphysique ne font qu'une. Hypocrisie et christianisme colluvionnent leurs mensonges et transforment les âmes fragiles en boue des marais. Le réalisme vieux-chrétien imprègne encore la représentation des classes: les apparatchiks ont remplacé les grands bourgeois mais l'esprit du patriarcat demeure. Les petits n'existent pas, ils ne sont, comme il est dit dans le film, qu'un moyen ou un  obstacle.
 J'ai repensé à ce qu'en écrit Auerbach dans Mimesis (un des grands livres de la critique philosophique du XXème siècle, sous-titré La représentation de la réalité dans la littérature occidentale): "Il semble que les Russes aient conservé une immédiateté de l'expérience devenue rare dans la civilisation occidentale du XIXème siècle. un choc violent qui les atteint dans leur vie morale ou intellectuelle les bouleverse aussitôt jusque dans leurs instincts les plus profonds, et en un instant ils tombent d'une existence régulière et tranquille quelquefois presque végétative, dans les plus monstrueux excès, sur le plan pratique et intellectuel à la fois. L'oscillation pendulaire de leur être, de leurs actes, de leurs pensées, de leurs sentiments, semble beaucoup plus ample que dans le reste de l'Europe, ce trait aussi rappelle le réalisme chrétien." (Erich Auerbach, essayiste allemand, 1892-1957)
  Pendulaire et titubante la Russie où la pulsion et le sentiment, trempés dans la vodka, règlent, si l'on peut dire la (dé)marche des personnages. Et s'ils ont en plus Dieu dans le ventre, c'est pour mieux en avorter tous les jours. Ou le cracher, dans cette langue pleine de soif qu'on dirait endolorie par les clous qu'elle mâche. Et c'est dans cette même langue torturée que s'avouent l'amour et le cynisme, le déplorable et l'odieux. Les quatre principaux personnages du film, le spolié, l'ami-amant de la compagne, la compagne désespérée, le magouilleur localement puissant, sont comme les extrémités d'une croix où le pays serait symboliquement cloué. la Russie est un pays écrasant qui cherche vainement à soulager le poids du monde, mais Dieu n'y peut rien. Et la fin revient au début: carcasses de baleine, de bateaux, vagues violentes, charriant des bidons et claquant contre les rochers ces signes dérisoires de l'impuissance humaine.

  P.S. Comme dans Elena, Léviathan ménage une lueur, portée par le personnage féminin, mais cette lueur éclaire à peine et s'éteint sous l'entassement noir des sédiments de l'action. Ce qui sauve le film du mélo naturaliste, c'est la maîtrise poétique et paradoxalement aérienne de la mise en scène.

  P.-P.-S. Certains pays ou semi-continents, certains peuples en tout cas semblent prédestinés à osciller entre le fatalitaire (comme dirait Arletty) et le totalitaire, dans une même soumission à l'impermanence ou au destin.

jeudi 25 septembre 2014

Le Caïman (Nanni Moretti)

D'avoir vu successivement Transamerica, de Duncan Tucker, et Le Caïman, de Moretti, permet de faire la différence entre un bon film classique sur un sujet osé (la transsexualité) et un grand film d'auteur. Le premier raconte une belle histoire, le second nous met face au monde. Le Caïman est d'une densité telle qu'il est impossible à résumer autrement que par son argument: le protagoniste est un personnage a priori médiocre et ridicule, dont la vie privée est un foutoir et la vie professionnelle une ruine. Et pourtant ce loser(1) (interprété par le formidable Silvio Orlando) va se voir promu au rang d'homme universel, comme dans la grande comédie italienne, ou la grande comédie tout court.
Le pamphlet anti-Berlusconi n'est finalement qu'un prétexte ou un piment à ce film fascinant, fascinant parce qu'il est le miroir tragi-comique du monde dans lequel nous vivons. Et palpitons, à l'image de ce personnage à bille de clown qui assume sa propre dérision puisqu'elle est le prix à payer pour accéder à une sorte de rédemption et parvenir à la reconnaissance (et dans "reconnaissance" il y a "naissance").
(1) Métaphore de l'Italie?

mercredi 24 septembre 2014

3h10 pour Yuma

Pas trop attiré par le remake de 3h10 pour yuma ( quelle idée!) , mais, la critique étant plutôt bonne, j'y vais. L'admiration pousse à imiter, en même temps que l'amour propre tire pour se démarquer, ce qui déséquilibre toujours le projet de réinterpréter une histoire. Ce n'est donc jamais une bonne idée de vouloir refaire un chef-d'oeuvre. Au mieux, on fait aussi bien, c'est-à-dire moins bien puisqu'on vient après et qu'on n'a pas la prime(ur) (la fraîcheur) de l'originalité. Bref, le Mangold n'est pas un mauvais film, mais quel manque de légèreté, de finesse, de poésie, comparé à l'épure davesienne.
D'un côté les lourdeurs et les invraisemblances d'un "réalisme" appliqué et, paradoxalement, formaliste, la violence surlignée; de l'autre la coupure du noir et blanc, l'accablement symbolique de la lumière, la rigueur quintessenciée des plans, l'humanité de tous les personnages. D'un côté de bons acteurs au service d'un scénario efficace quoiqu'un peu surchargé; de l'autre, tout simplement la grâce.
Le chef-d'oeuvre de Daves est en réalité un anti-western, qui délaisse le souffle des cavalcades pour celui plus délicat de l'émotion qui fait trembler les âmes, rosir les joues, battre les coeurs. Le seul manichéisme du film vient du contraste violent entre soleil et ombre; pour le reste, c'est l'amour qui tend les hommes et les femmes vers une sublimité et une transcendance humaine (sans oxymore) totalement absentes du remake dont la fin, ineptement changée, dénote une grave incompréhension (ou, pire, un mépris) des intentions de l'original. Mangold a gaspillé son or, et le cochon souillé sa confiture.
Quand un édifice est parfait, à quoi bon chercher à lui ajouter sa mousse?

jeudi 7 août 2014

Under the skin (Jonathan Glazer, 2014)

 L'étrangeté la plus étrange est celle de l'autre qui prend l'apparence du même. Plus grande encore, c'est-à-dire plus effrayante, quand ce même a les traits de la séduction.
 Dans ce film, le body-snatcher a pris l'apparence irrésistiblement attirante (sans provocation inutile: elle n'a pas la blondeur factice des bimbos) de Scarlett Johansson. Que fait-elle des hommes qui, comme des mouches, collent à ses appas? C'est étrange, c'est mystérieux, et l'absence de clartés explicatives, ajoutée aux sons bizarres qui composent la musique du film, lui donnent un tropisme, voire une gravitation supplémentaires. Mais le plus fort est le point de vue choisi par le réalisateur: l'étrangeté est réversible et c'est avec les yeux de l'alien que nous voyons s'agiter les humains au milieu desquels elle débarque. Par le regard persan de l'extra-(ou intra-) terrestre, nous nous voyons nous-mêmes étranges et étrangers; notre étrangeté nous apparaît sous la surface de nos gestes et de nos mots. Et c'est la grande originalité de ce film le plus original qu'on ait vu depuis longtemps.
 Cette étrangeté n'est pas conjoncturelle mais essentielle. Dans Choses tues, Paul Valéry écrit: "Toute vue des choses qui n'est pas étrange est fausse. Si quelque chose est réelle, elle ne peut que perdre de sa réalité en devenant familière. Méditer en philosophe c'est revenir du familier à l'étrange, et dans l'étrange affronter le réel."
 Dans le néant sans lumière d'où sort la "créature" et où probablement elle retournera, rien n'existe que cette vérité: le sens des choses est si impénétrable que peut-être il n'existe pas. Dans ce néant infini, l'émotion ni les sentiments jamais ne sont apparus. Alors, qu'arrive-t-il à l'incarnation (attention à ce mot) qui soudain vient mimer les habitants de notre monde pour mieux les engluer? On ne sait ni comment ni pourquoi, mais on sait quand l'humanité la contamine: elle piège un specimen dont l'apparence n'est pas commune et l'étrangeté, pourrait-on dire, inversée. Ce specimen n'est pas humain dehors mais dedans. Elephant Man intrigue par l'évidence de sa différence: son humanité attire l'alien parce qu'elle n'est pas de façade: à partir de ce moment, le ver du doute va progresser dans le "cerveau" de notre créature, qui finira par tellement ressembler à ses proies qu'elle deviendra elle-même l'objet d'une chasse. Naguère, elle n'eût fait qu'une bouchée de son prédateur...
Ce retournement, loin d'être une conclusion, ouvre à la réflexion: qui sommes-nous? Que sommes-nous? Mon semblable est un autre, un autre est mon semblable. Détruisant l'autre je me détruis moi-même. Et la profonde angoisse provoquée par l'autre sous l'aspect du même n'est-elle pas l'envers du racisme? Dans L'Invasion des profanateurs de sépultures, Don Siegel nous faisait trembler en nous montrant que notre voisin, un blond aux yeux bleus comme nous, était peut-être en réalité un extra-terrestre. Under the skin montre à la fois la même chose et l'inverse: il n'y a pas d'être sans autre ni d'autre sans être. Vision judéo-lévinassienne d'une humanité qui n'exclut aucune créature, fût-elle animale ou sidérale.

mercredi 30 juillet 2014

Xenia (Panos H.Koutras, 2014)

Si on aime les sucreries survoltées de Patty Bravo, il faut vite aller voir ce film qu'il serait pourtant injuste d'enfermer dans sa kitscherie revendiquée. Le titre ironique (une antiphrase qui signifie "hospitalité") augure d'une réflexion musclée sur l'état de tolérance d'une Grèce en crise qui se raccroche à son hellénité! Les deux frères adolescents de l'histoire étant albanais et, pour l'un, homosexuel, on imagine leur inconfort! Si on ajoute qu'ils sont orphelins de mère et abandonnés depuis longtemps par un père -grec- qui ne les a jamais reconnus, on a dépassé les confins du mélo. A cela se greffe que malgré leur petit écart d'âge (16 et 18 ans) l'un est infantile(doudou et sucette) et l'autre fortement virilisé : on voit bien le tandem. Pourtant ça marche, bien que la première partie soit trop lourde, trop grasse, d'un mauvais goût généreux mais indigeste. Les cucuteries disneyennes qui voudraient coller à l'univers bébé du jeune Dany n'empêchent pas l'émotion, parfois. La beauté même soudain surgit dans un bois où se sont réfugiés les deux frères: tout à l'opposé  de la musique vulgaire et  bruyante sur laquelle ils ont dansé, sourdent quelques notes fluides et merveilleuses crées par Delaney Blue (guitariste et compositeur de Daniel Darc). La vérité de ces marginaux malgré eux est là, dans cette musique d'une tristesse gracieuse et bienveillante qui accueille et recueille les oisillons dont les tempêtes de l'histoire dévastent parfois le nid. L'amour des frères trouve, sans le savoir, dans l'universelle sérénité mélancolique de quelques accords, sa source et sa course. Xenia, sans cette musique -métaphore de la beauté apaisée- est un film que j'aurais pu ne pas aimer. Le compositeur Delaney Blue est grec, il s'appelle George Betzounis.

samedi 26 juillet 2014

Le Gamin au vélo (Dardenne, 2011)

 Une jeune coiffeuse, sans qualification matérielle particulière, recueille un gamin agité, d'abord à sa demande, pour les week-ends, ensuite totalement, peut-être, avec une sorte de sainteté naturelle car l'enfant se révèle très vite proprement intenable. Même la caméra des frères Dardenne a du mal à suivre le petit Cyril.
 Le vélo est presque un personnage. Il fait le lien entre les autres et le quasi orphelin : vendu par le père, racheté par  la coiffeuse, il est volé à l'enfant qui s'affirme en le reprenant; on le lui "vole" à nouveau, etc.
Il faut dire que Cyril n'a plus personne au monde qu'un père qui finit par lui avouer qu'il ne veut plus le voir, car, comme il le dit, avec lui, il ne pourra pas se "recaser".
Cécile de France, qui joue Samantha, la coiffeuse, a un beau visage fatigué que je n'ai pas reconnu tout de suite: elle est cette coiffeuse de province déjà lasse d'espérer mais non pas résignée à l'indifférence. Son coeur n'a pas de rides. Elle ne sait pas pourquoi mais elle doit devenir pour cet oiseau blessé une infirmière, une nounou, une amie, grande soeur, "mère" si l'on veut. Leurs destins semblent pour toujours noués.
 A leur manière sèche, mobile, dépourvue de lyrisme apparent, les réalisateurs nous happent, balayant tout psychologisme, nous saisissant par les yeux, les oreilles, le chamboulement émotionnel.
Mais "émotionnel" ne suffit pas, car l'habileté dont ils font preuve est toujours au service de leur art; la musique, par exemple, est une chose nouvelle (ou presque) dans leur oeuvre, mais ils n'en abusent pas: quelques mesures d'un concerto de Beethoven, à quatre reprises d'une vingtaine de secondes, toujours les mêmes, et qui, tellement courtes, creusent le manque. (1) La vie de cet enfant est une vie sans musique, pleine du bruit de son malheur. Sans musique, pas d'amour. Sans musique, le temps qui passe est disharmonieux, chaotique, angoissant. Sans musique on ne peut appréhender sa vie présente ni la nouer au passé et à l'avenir. Comment se sentir vraiment vivant sans la musique? Il n'y a peut-être pas de musique au paradis, mais il y a du paradis dans la musique. Et alors? Que se passe-t-il à la fin de ce film poignant? Les mêmes accords sur les dernières images et ... la suite du concerto accompagne enfin le générique de fin.


(1) Remarque de Françoise: "Les quelques mesures du concerto dit l'Empereur, choisies par les frères Dardenne pour ponctuer trois moments forts de leur film - après un cut au noir- à chaque fois, me semble-t-il, l'on été savamment. Elles constituent une montée puissante des instruments, une sorte de pression, annonçant le déferlement des mesures suivantes, apaisées, pleines, épanouies, juste avant l'entrée quasi divine des notes de piano. Avoir arrêté ce mouvement d'attente, presque insupportable, à ce moment-là, est une idée de génie. Cyril, avant chaque intervention musicale, EST cette tension. "

samedi 7 juin 2014

La marche de Radetzky (Joseph Roth)

Ce chef-d'oeuvre ne fait pas partie de ceux devant lesquels il faudrait se mettre au garde-à-vous, mais de ceux, au contraire, qu'il serait triste de n'avoir jamais lus. Depuis trente ans me hante ce livre qu'on peut situer dans les parages de L'Homme sans qualités (1) - mais en plus romanesque, et sans arrêts philosophiques - et du Roi des Deux-Siciles (2) - mais sans trace de baroquisme, avec des personnages cernés de très près, nets, tracés au pochoir d'un trait fin. A travers trois hommes (du grand-père au petit-fils), on y suit le déclin et la chute de l'empire des Habsbourg. Le roman paraît en 1932; son auteur, réfugié à Paris, y mourra d'alcoolisme en 1939. A l'âge de 43 ans.
La vie dont Joseph Roth anime ses personnages (entre Solferino et Sarajevo) semble lointaine, plate, linéamentaire; elle est traversée de moments doux, d'évocations délicates, de notations de couleurs, d'odeurs simples, déliées. Les propos y sont rares, mélancoliques, assourdis. Dignes, ou pudiques parfois. Il y a là quelque chose de bloqué, d'étouffant. Les hommes y semblent évoluer dans une apparence d'univers à la fois précis et ouaté - d'une précision tenue à distance par un dispositif de vitrification. Et cet univers arrêté peu à peu se délite, comme le personnage principal de l'histoire, le sous-lieutenant Von Trotta, petit-fils du héros de Sarajevo (qui sauva la vie de l'empereur) et pourtant indifférent à l'armée. Le calme inquiétant du début ne fait que précéder un grand fracas : l'engloutissement d'un état du monde.(3)

(1) de Robert Musil (1880-1942).
(2) d'Andrzej Kusniewicz (1904-1993).
(3) En 1989, Axel Corti a fait une adaptation fidèle aux événements et à l'état d'esprit des personnages de ce roman. Ce qu'il manque malheureusement à son long téléfilm, c'est l'atmosphère de délicatesse fanée et de déliquescence progressive qui baigne le livre.