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dimanche 27 avril 2025

Blessures (2)

 "Baissez-vous! il y a une trouée, ils voient!" Trop tard: je suis tombé un genou en terre. Dur et sec, un choc a heurté mon bras gauche. Il est derrière moi; il saigne à flots saccadés. Je voudrais le ramener à mon flanc: je ne peux pas. Je voudrais me lever: je ne peux pas. Mon bras que je regarde tressaute au choc d'une deuxième balle., et saigne par un autre trou. Mon genou pèse sur le sol, comme si mon corps était de plomb; ma tête s'incline: et sous mes yeux un lambeau d'étoffe saute, au choc mat d'une troisième balle. Stupide, je vois sur ma poitrine, à gauche près de l'aisselle, un profond sillon de chair rouge.
Il faut me lever, me traîner ailleurs... Est-ce Sansois qui parle? Est-ce qu'on me porte? Je n'ai pas perdu connaissance, mon souffle fait un bruit étrange, un rauquement rapide et doux; les cimes des arbres tournoient dans un ciel vertigineux, mêlé de rose et de vert tendre.
Maurice Genevoix, Ceux de 14, Les Éparges.

jeudi 18 novembre 2021

Attaque (1)

 [Avant l'attaque]. Tout est vide. Je ne peux pas sentir autre chose, exprimer autre chose que cela. Tout ce qui emplit le monde, d'ordinaire, ce flux de sensations, de pensées et de souvenirs que charrie chaque seconde du temps, il n'y a plus rien, rien. Même pas la sensation creuse de l'attente; ni l'angoisse, ni le désir obscur de ce qui pourrait advenir. Tout est insignifiant, n'existe plus: le monde est vide.
Maurice Genevoix, Ceux de 14, Les Eparges.