"... Que l'avoir d'un homme, si peu soit-il, doit inquiéter son être, que seuls ses mots l'encerclent."
Voilà ce qu'écrit Thierry Metz dans Le journal d'un manœuvre, qui est une suite de réflexions et de notations elliptiques sur son travail manuel, son travail intellectuel, sur la vie dans ses esquisses, le drôle de monde. A part "pelle", "pioche" et "chantier", les mots qu'il emploie le plus souvent sont "oiseau", "main", "arc-en-ciel".
Soir après soir, ces notes, en apparence prosaïques, , soulagent le corps fatigué, redonnent de la force à l'âme. Elles résonnent comme des poèmes, elles sauvent la journée.
"J'aime à croire qu'un jour, peut-être, un dieu sans nom s'assoira sur ce petit tas de terre, prendra place dans la tombe éclairée de mes gestes, avec les mots de tous les jours, simples passereaux. Il soufflera un instant puis repartira vers ce qui a lieu, dans les déserts où sont les hommes et leurs chantiers".
Thierry Metz s'est suicidé en 97, après la mort accidentelle d'un de ses enfants.
Quand on aime à la fois l'homme et l'artiste, on aime encore plus l'artiste et encore plus l'homme. Parce que l'homme est alors du même côté que son œuvre, non celui de l'avoir mais celui de l'être. L'infusion réciproque agit comme une circulation vertueuse: l'art s'y charge d'une densité humaine absolue et le créateur sauve le pauvre homme qu'il est en justifiant universellement sa singulière présence au monde.
jeudi 12 novembre 2020
Thierry Metz
lundi 9 novembre 2020
Suger Man
La réalité est souvent plus humble et parfois plus noble que la légende. C'est vrai pour Sixto Rodriguez, dont le Suédois Malik Bendjelloul raconte l'histoire, sous forme d'enquête, dans Sugar Man. Cette histoire m'a fait pleurer (mais le sel des larmes n'irrite pas les yeux). A cause de la longue injustice qu'a subie le grand Songwriter en comparaison de qui Bob Dylan n'était qu'un petit salé, à cause surtout de l'immense stature de ce grand sage indien qui travailla comme un manœuvre* toute sa vie, sans rechigner, alors qu'il était une étoile dans le ciel de l'art, mais une étoile qui ne brillait qu'aux yeux des voyants. A cause enfin d'un face à face avec un Destin venu à résipiscence, mais qui ne le fait pas ciller: la gloire à sa porte, il retourne à sa charrue, je veux dire à Detroit ( Cincinnati aurait été parfait, pour jouer un peu avec la légende), dans sa cabane en planches, à l'ébahissement de tous , sauf de ses amis ouvriers qui connaissent déjà la simplicité de l'homme et découvrent enfin la beauté du musicien. Cet homme et musicien est le héros doublement magnifique de ses filles qui a su opposer à l'aveugle humiliation son éclairante modestie.
*En littérature, il serait comparable à Thierry Metz, qui connut, hélas! une autre fin.