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mercredi 19 août 2020

Art (59)

L'art réalise une sorte de salut du sensible et du particulier par l'esprit, où le concret s'éternise par la beauté de sa forme: il opère une médiation entre les deux éternités, se présente comme une solution au déchirement de l'homme, à la séparation de l'illusoire éternité du concret et de la vérité de l'éternité spirituelle.
Ferdinand Alquié, Le désir d'éternité.

vendredi 6 juillet 2018

Estacadres (398)

L'amour refuse le temps, affirme que le passé n'est pas mort, que l'absent est présent; il se trompe d'objet, se montre incapable de saisir les êtres dans leur actuelle particularité, dans leur essence individuelle. Il se souvient en croyant percevoir, il confond, il se berce de rêve, il forge la chimère de l'éternité.
Ferdinand Alquié, Le désir d'éternité.

vendredi 29 juin 2018

Estacadres (391)

Lorsque rien n'existait, l'amour existait; et lorsqu'il ne restera plus rien, l'amour restera. Il est le premier et le dernier.Il est le pont de la vérité; il est au-dessus de tout ce que l'on peut dire. Il est le compagnon dans l'angle du tombeau.
Les mille et une nuits.

mercredi 29 novembre 2017

Horizons (38)

Nous ne pouvons penser le futur sans penser à notre fin : aussi toute pensée du futur est-elle angoisse, et toute angoisse est-elle, par essence, tournée vers le futur.
La pensée du passé, au contraire, est sereine et apaisante. Le passé a été donné, nous le connaissons, il est pour nous image stable et objet de science certaine. Comment aimer l'avenir, s'il n'est pour nous qu'absence, si nous ne savons pas ce qu'il sera? Mais on peut aimer le passé puisqu'il est déterminé, puisqu'il s'offre comme chose. On peut le concevoir, puisque nos souvenirs nous le décrivent. On peut, en lui, éclairer sans cesse des détails nouveaux. Il n'y a ici plus de danger pour notre action, plus d'incertitude pour notre esprit.  Le passé ne contient pas de risque, et sa pensée est repos. Nous voici devant un réel qui ne peut que nous plaire, réel qui se présente en soi, que nous pouvons revivre  par mémoire sans effectuer l'effort qui nous empêcha jadis d'en goûter le prix, sans éprouver l'inquiétude qui nous dissimula la beauté des instants anciens lorsqu'ils étaient chargés de l'avenir qui allait les suivre. Et, alors que le futur contient notre mort, le passé contient notre être.Là est tout ce que nous avons été, toute l'histoire de notre vie, tout ce qui donne un contenu à ce que nous pensons lorsque nous disons moi. Aussi toute image du passé est-elle émouvante et belle. Les moindres détails s'y colorent d'une lumière de légende, propre aux spectacles que nous pouvons contempler sans agir. Délivrée de l'action et rendue au repos, notre pensée coïncide avec son contenu, se sent conforme au réel lui-même. Elle retrouve sa certitude et sa personnalité. Comment s'étonner dés lors que nous préférions ce calme et cette joie aux incertitudes du risque, et cet être qui fut le nôtre à ce qui sera notre néant?
Ferdinand Alquié, Le désir d'éternité.

lundi 31 juillet 2017

Horizons (35)

"Nul texte ne met mieux en lumière les liens qui unissent l'amour au passé que Sylvie de Gérard de Nerval. Au début de ce récit, Nerval nous fait part de son amour pour une actrice, Aurélie. Sortant d'une représentation où il est allé pour la voir, il se rend dans un cercle et, feuilletant un journal, y trouve une rubrique : "Fête du bouquet provincial", qui éveille en lui le souvenir de sa province. Ce souvenir le hante toute la nuit. Il se voit à une fête de village avec son amie Sylvie. Mais ce jour-là vint Adrienne, la petite fille des châtelains. Comme l'actrice, elle chanta, et devant un public. Comme l'actrice, elle était lointaine, refusée, parée, illuminée par les rayons de la lune comme par les feux de la rampe. Gérard de Nerval évoque ces images : "A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif." Et ce souvenir suffit à éclairer l'amour pour la cantatrice : "Tout m'était expliqué par ce souvenir à demi rêvé. Cet amour vague et sans espoir, conçu pour une femme de théâtre, qui, tous les soirs, me prend à l'heure du spectacle pour ne me quitter qu'à l'heure du sommeil, avait son germe dans le souvenir d'Adrienne, fleur de la nuit éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur l'herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs."
Dès lors Gérard de Nerval ne sait plus s'il aime Adrienne ou Aurélie. Sa passion oscille entre elles. Et comme si l'amour pour l'actrice, se sentant menacé par le souvenir d'Adrienne qui, le ramenant à sa source, risque de le détruire et de le dissiper, tentait, pour se sauver, d'identifier les deux images, Nerval se demande si Aurélie ne serait pas Adrienne. La passion est refus du temps : elle semble pressentir ici que la connaissance du temps sera sa perte. Elle affirme donc que le passé est présent encore, que l'actrice est la châtelaine. Mais la passion ne saurait triompher de la vérité. Gérard de Nerval amène Aurélie devant le château d'Adrienne, nulle émotion ne paraît en elle. Alors il lui raconte tout, lui dit "la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle." Et Aurélie comprend, et fait comprendre à Gérard de Nerval, qu'il n'aime en elle que son passé. [...] Ici l'amour refuse le temps, affirme que le passé n'est pas mort, que l'absent est présent, il se trompe d'objet, se montre incapable de saisir les êtres dans leur actuelle particularité, dans leur essence individuelle. Il se souvient en croyant percevoir, il confond, il se berce de rêve, il forge la chimère de l'éternité."
Ferdinand Alquié, Le désir d'éternité.