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lundi 31 juillet 2023

Écrire (218)

 Écrire c'est saisir au col et tenir ensemble littérature et philosophie, sinon la première fait des mines, la seconde fait la gueule, et l'écriture est accablante.   54.66-67.

lundi 3 décembre 2012

Littérature et philosophie

Pourquoi je préfère les écrivains aux philosophes? Parce que les seconds pensent alors que les premiers donnent à penser - et sentir. Car la philosophie sait théoriser et généraliser le sensible, elle ne peut en donner l'épreuve singulière. Or il n'y a pas de littérature sans é-motion, sans mouvement de l'être, sans ébranlement plus ou moins lointain.
Qu'est-ce qui fait que Proust et Musil me conviennent, alors que Barthes, Bourdieu, Baudrillard (qui sont aussi des écrivains) peuvent seulement me plaire ou m'intéresser? La réponse tient dans cet "aussi": c'est qu'ils sont par ailleurs autre chose (sémiologue, sociologues) , que leur intelligence d'intellectuels sert une cause, une théorie, une science et même, dirait-on parfois, que leur intelligence sert leur intelligence. Pour l'écrivain-écrivain, l'intelligence est une simple composante de l'être, importante, mais moins importante que la sensibilité, bien sûr, adjointe et non souveraine. L'intelligence est comme un courant qui passe à travers les fibres sensibles de l'écrivain : elle n'est ni la centrale, ni le commutateur.
L'enjeu de la littérature n'est pas pratique (communiquer) , il n'est pas phatique (1) (communier) , il n'est même pas esthétique (l'écriture n'est pas un art pur). Est-il métaphysique? Oui, dans son acception originelle et non-abstraite : ce qui préoccupe l'homme en dehors de son image "naturelle". L'enjeu de la littérature est la condition humaine, non définie par des critères immanents. L'enjeu de la littérature est littéraire, c'est-à-dire écrit sans savoir, sans pouvoir, sans certitude. Investigation vaine et nécessaire, par le moyen des mots, de l'inconnaissance structurelle.
L'enjeu de la philosophie est théorétique et critique. Le philosophe s'adonne à la connaissance en mettant sans cesse en question non seulement cette connaissance mais son questionnement lui-même, voire sa propre légitimité et, finalement, sa propre existence. La philosophie est une ascèse - et parfois une passion - inutile. Inutile car, s'il lui arrive de nous éclairer, elle ne peut en aucun cas nous rendre heureux. Si le bonheur dépendait de la pensée, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus d'imbéciles.
Alors? Faut-il se moquer de la philosophie? Ce serait vraiment philosopher, si l'on en croit Pascal.
Si la philosophie consiste à dépasser son objet pour aller vers un indicible ou un invisible, alors la philosophie, la littérature et la poésie se tiennent dans un même coin de ciel ou dans une même poche de ténèbres. Quand nous pensons notre pensée nous pensons notre être et, comme l'a répété Alquié, "toutes les grandes philosophies sont une critique de l'objet et non de l'être", c'est-à-dire du visible et non de l'invisible.
Alors, écrire c'est saisir au col et tenir ensemble littérature et philosophie, sinon la première fait des mines, la seconde fait la gueule, et l'écriture est accablante. Je préfère la littérature à la philosophie, mais non la littérature sans la philosophie.
" Il est admirable de voir que la poésie, qui cherche naturellement le beau, et la philosophie, qui cherche essentiellement le vrai - c'est-à-dire ce qu'il y a de plus opposé au beau - sont les deux facultés qui ont le plus d'affinités entre elles, car le véritable poète est parfaitement capable d'être un grand philosophe et le véritable philosophe d'être un grand poète; ni l'un ni l'autre ne peuvent être grands ni parfaits dans leurs domaines s'ils ne participent complètement aux deux, à la nature primitive de l'esprit, à sa disposition naturelle, à la puissance de l'imagination." (Leopardi , Zibaldone) .

(1) Au sens de Jakobson.