vendredi 12 août 2022

François Ruffin

    Je n'éprouve pas de mépris pour la "classe" politique en général, mais je ne m'intéresse à la chose publique que par devoir civique. Cependant il m'arrive d'admirer l'un de ces hommes auxquels je ressemble si peu. Autrefois c'était Mendès France, aujourd'hui c'est François Ruffin. C'est notre abbé Pierre sans la soutane, un saint laïque, presque un héros. Pour lui, la politique n'est ni un alibi, ni un placement, ni une posture. C'est un sacerdoce, un apostolat, mais le Dieu qui l'envoie est le "dieu"de la Justice. Son engagement va à l'encontre de cette affirmation de Paul Valéry, qui disait que "la politique est l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde."

  Ruffin combat quotidiennement et pied à pied la mauvaise foi des profiteurs par la bonne raison des exploités. En bon stendhalien, il met au jour les vérités qu'on cache, car "en politique, tout ce qui n'est pas clair est une coquinerie." 

   La plupart des politiciens me font peur: croire qu'on peut gouverner un peuple naît obligatoirement dans une cervelle elle-même gouvernée par l'insanie. Ruffin demande au peuple (aux gens) de se gouverner eux-mêmes. De se débarrasser de ses représentants s'ils sont des parasites. 

   Mais pourquoi est-il un saint? Parce que pour lui savoir et sentir ne font qu'un. Dès lors qu'il connaît la souffrance du monde, il l'éprouve. Raymond Aron s'étonnait que Simone Weil puisse pleurer à l'évocation des famines mortelles en Chine. Ruffin est de la trempe de cette philosophe qui s'engagea en usine et voulut combattre auprès des Républicains espagnols contre les troupes franquistes.  

   Son combat, Ruffin le mène charitablement - sachant que la seule charité, la charité bien ordonnée, c'est la justice. Ce mot, "justice", qui fait ricaner les cyniques, Ruffin ne l'emploie jamais par calcul démagogique (comme font les lepénistes). A ses yeux la justice n'est pas une utopie mais un projet, et même un credo. Est-il si naïf d'aspirer à un monde où chacun serait délivré de l'envie et du mépris? Qui se souvient d'Edgar Quinet, cette "conscience du parti républicain", exilé comme Hugo, et qui inspira tant Jaurès? Il écrit, dans La Révolution: " Quand l'iniquité aura couvert toute la terre, si la justice a pu se cacher à l'ombre d'un brin d'herbe, c'est assez pour qu'elle grandisse et parfume les trois mondes".

   Aucune lutte n'est jamais vaine. Même celle qui échoue témoigne de la noblesse du lutteur.

   Chateaubriand écrit, à la fin des Mémoires d'outre-tombe, que "La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée; mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été frappé. Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques. Essayez de persuader au pauvre, lorsqu'il saura lire et ne croira plus, lorsqu'il possèdera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu: pour dernière ressource, il vous le faudra tuer".

   Hélas, nous sommes loin encore de "la même instruction" pour tous. Mais les gilets jaunes en savent assez pour se remobiliser contre ceux qui continuent à "se gaver", comme dit Ruffin, non pas en vivant au-dessus de leurs moyens mais "au-dessus de ceux des autres" (Saki). Les grands voleurs ont longtemps pendu les petits, jusqu'au jour où les petits ont décidé de leur couper la tête. Une Révolution n'a pas suffi, et ne suffira jamais, car l'injustice, hélas, repousse comme le chiendent. On parle de "cohésion sociale" mais elle ne peut exister dans un pays où les écarts de fortune sont astronomiques. Le capitalisme "intelligent" comprenait que son intérêt n'était pas d'affamer et de jeter à la rue (puis dans la rue) les millions de personnes qu'il exploitait "raisonnablement". Les néo-libéraux sont en train de tresser les cordes qui finiront par les pendre.

 

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