[Suite du 2464 et fin] - Oui, le hüzün, c'est notre saudade, notre spleen. D'ailleurs le film qui m'a fait connaître en France a été bizarrement traduit Nuages de mai, alors que le titre original était Spleen de mai, comme chez Baudelaire. C'est un sentiment romantique, une mélancolie que je retrouve chez Tchekhov, dont les livres m'ont guidé de tout temps. Il y a une forme de masochisme dans cette tristesse parce que nous, Turcs qui nous sentons déplacés, aimons la ressentir: c'est une énergie positive dans nos vies, une poésie qui peut nous prendre à tout moment, quand les vents s'alanguissent et que la mer est grise. C'est une forme précieuse de mélancolie qui donne un sens à nos vies.
Nuri Bilge Ceylan, in Télérama 3225 du 02/11/2011.
dimanche 15 mai 2022
Figures (2465)
samedi 14 mai 2022
Figures (2464)
[Suite du 2463) - (Question posée à Nuri Bilge Ceylan:) L'écrivain Ohran Pamuk parle lui aussi de ce sentiment de culpabilité et il parle d'une tristesse particulière, le hüzün, qu'engendre "cette situation d'écartèlement entre deux mondes". A l'exemple du médecin de votre nouveau film, vos personnages n'en sont jamais à l'abri. (A suivre)
Télérama 3225 du 02/11/2011.
vendredi 13 mai 2022
Figures (2463)
[Suite du 2462] - En même temps, je me suis toujours senti différent. Comme mon père. Qui ne se comportait pas comme les gens d'Anatolie. Il allait aux champs à vélo à l'époque où tout le monde se déplaçait en voiture. Il ne croyait pas en Dieu, ne buvait pas, ne fumait pas et lisait beaucoup. Il a poursuivi toute sa vie une passion pour Alexandre le Grand, qu'il n'a jamais partagée avec personne. Je me suis toujours senti, comme lui, un peu étranger partout où je vivais. C'est sans doute plus facile en ville où l'on se sent moins regardé. C'est un douloureux sentiment de culpabilité dont on ne pense qu'à se débarrasser, et l'art, quand on s'y consacre avec acharnement, est d'un grand réconfort.Il fait découvrir une autre communauté, tisse d'autres liens. Le cinéma m'a permis de jeter ma bouteille à la mer. (A suivre)
Nouri Bilge Ceylan, in Télérama 3225 du 02/11/2011.
jeudi 12 mai 2022
Figures (2462)
[Suite du 2461] - Je garde, aussi, un côté très provincial et j'ai toujours un sentiment de culpabilité envers les campagnes d'où je viens, pour tout ce qu'elles m'ont offert. Le monde où j'ai grandi est encore en moi. Quand vous êtes enfant, vous n'avez pas de défense, pas de filtre, le monde alentour vous envahit et ces impressions ne perdent pas leur fraîcheur originelle. Les émois que j'ai connus là, je ne les ai jamais retrouvés ailleurs. (A suivre)
Nuri Bilge Ceylan, in Télérama 3225 du 02/11/2011.
mercredi 11 mai 2022
Figures (2461)
[Suite du 2460] - Etes-vous encore très attaché à ce passé ou êtes-vous devenu un cinéaste de la Turquie moderne?
Mes films ont toujours voyagé entre ces deux pôles. Je raconte une de mes moitiés et puis l'autre. Comme de très nombreux Turcs, j'ai du mal à trouver ma place. J'ai l'impression de vivre dans un entre-deux, avec un sentiment d'étrangeté que les années ne dissipent pas. A Istanbul, j'ai une vie beaucoup plus solitaire et égoïste, pas seulement à cause de l'ambiance de la ville, mais du métier de cinéaste. (A suivre)
Nuri Bilge Ceylan, Propos recueillis in Télérama 3225 du 02/11/2011.
mardi 10 mai 2022
Figures (2460)
[Suite du 2459] - Je me souviens précisément du moment où la télévision est arrivée dans ces campagnes, les choses ont changé: les gens sont restés chez eux, la lumière est entrée partout, il n'y avait plus guère de recoins pour l'imagination ou les échappées métaphysiques. (A suivre)
Nuri Bilge Ceylan, in Télérama 3225 du 02/11/2011.
lundi 9 mai 2022
Figures (2459)
[Dans la Turquie des années 50] écrire ou lire était un luxe. La télévision n'existait pas. La seule lumière était celle de l'âtre où l'on se rassemblait pour écouter les histoires des aînés. Les récits étaient toujours les mêmes, mais j'y trouvais une certaine volupté. On se sentait bien dans la pénombre, on s'y épanouissait, elle inspirait tous nos jeux. Nous traînions souvent dans le cimetière où nous pensions apercevoir de furtives lueurs et où nous inventions des fantômes et des légendes auxquels nous aimions croire. Il me semble que le monde était un endroit plus mystérieux alors.
Nuti Bilge Ceylan, in Télérama 3225 du 02/11/2011.
vendredi 2 décembre 2016
Winter Sleep (Nuri Bilge Ceylan )
Il n'y a qu'un écrivain capable de creuser l'être jusqu'à la perforation et, presque en même temps, de le recoudre en laissant voir les cicatrices : c'est Tchekhov.
Nuri Bilge Ceylan a magistralement saisi l'univers du grand Russe, et l'Anatolie en hiver est un paysage mental tchékhovien. Quelque chose me gène pourtant dans ce film magnifique : Tchekhov plus Schubert, c'est un peu trop. Ce que je dis là n'est pas objectif, c'est mon sentiment.
Winter Sleep est d'abord un paysage d'une implacable beauté, et ce paysage est une scène muette sur laquelle se débattent quelques êtres malheureux. Situation absurde? Oui, si la tristesse elle-même est absurde. "Je ne sais pas", disait Tchekhov, Ceylan reprend ce doute à son compte, non pour s'en satisfaire, mais pour continuer à interroger le cœur humain - comme on disait encore il y a un siècle, de même que créature humaine. L'homme (c'est-à-dire l'humanisme) a pu paraître désuet au temps de l'intelligence artificielle. Grave erreur, que nous rappelle Ceylan. Nous avons toujours le même cerveau, avec la même configuration. "Nous sommes néanmoins des êtres humains", disait aussi Tchekhov. Riches comme pauvres; l'argent, quoique indispensable, étant, au regard de la dignité, considéré comme une souillure.
L'ensemble des personnages du film forme un tableau vivant des corps, dans un clair-obscur indécidable, et un dessin invisible mais sensible des âmes. On y retrouve toute la généreuse tristesse du grand malade que fut le médecin Tchekhov.
Chez Ceylan comme chez Tchekhov, la vie est comme la maladie : elle nous rapproche parfois jusqu'à la fusion de ce noyau de désespoir que nous enserrons tous, plus ou moins âprement; et le désespoir, en retour, est une maladie qui envahit notre être entier. Dans les deux cas, il ne peut y avoir de guérison, mais un compromis. Le bâton de la vie est à la fois droit et cassé. Il y a une réfraction du désespoir, une réfraction de la maladie, une façon de voir qui place la vie dans une perspective déviée et, en même temps, extraordinairement droite. Qu'est-ce que notre vie en ce monde? Une ruine ou un chantier? la tristesse est alors belle deux fois : elle est un beau chemin, tout en étant le chemin du beau.
Car elle est belle la mélancolie qui laisse ouverte la porte de l'espoir. "Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter"(Cioran). Il n'y aurait plus de dedans du dedans.