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vendredi 10 octobre 2025

Bonheur (78)

 Il y a trois sortes de bonheur. Il y a la joie triomphante du jeune animal vigoureux, ravissement fruste de la chair impatiente, picotement de la mer, du vent et du soleil, goût des grains de raisin qui s'écrasent sur le palais, odeur des bois par un matin d'automne. Il y a le bonheur du désir assouvi: la paix qui vient après la souffrance, la sérénité après le chaos, la pénombre rassurante. Et il y a le bonheur de la révélation: le frémissement émerveillé qui suit la découverte en présence de la victoire humaine ou de la merveille de la nature.
Je les ressentais ce soir-là tous les trois en me promenant sur le rivage imbibé de pluie, pour regarder la lune émerger des nuages au-dessus de Garda. Et ce triple bonheur, cette allégresse de la chair, ce profond soulagement, cette harmonie morale, était en outre avivé par la claire conscience que j'avais de sa qualité fortuite et éphémère. Je savais qu'il ne pouvait pas durer. Je savais que ce n'était qu'un accident. Je savais que le moment où il cesserait serait pour moi comme une horrible amputation.
F. Prokosh, Un chant d'amour, Babel, p. 333-334.

dimanche 13 août 2023

Amateurs et professionnels (6)

 Au-delà de l'amateur, finit la jouissance pure (retirée de toute névrose) et commence l'imaginaire, c'est-à-dire l'artiste: l'artiste jouit, sans doute, mais dès lors qu'il se montre et se fait entendre, dès lors qu'il a un public, sa jouissance doit composer avec une imago, qui est le discours que l'Autre tient sur ce qu'il fait.   (À suivre)
Barthes, ib.

samedi 12 août 2023

Amateurs et professionnels (5)

 [Suite du 5] - Le sens de cette occultation est le suivant: l'amateur ne cherche à produire que sa propre jouissance (mais rien n'interdit qu'elle devienne la nôtre par surcroît, sans qu'il le sache), et cette jouissance n'est dérivée vers aucune hystérie.   (À suivre)
Barthes, ib.

dimanche 4 décembre 2022

Ecrire (45)

 Avoir écrit quelque chose qui te laisse comme un fusil qui vient de tirer, encore ébranlé et brûlant, vidé de tout toi, où non seulement tu as déchargé tout ce que tu sais de toi-même mais ce que tu soupçonnes et supposes, et les sursauts, les fantômes, l'inconscient - avoir fait cela au prix d'une longue fatigue et d'une longue tension, avec une prudence faite de jours, de tremblements, de brusques découvertes et d'échecs, et en fixant toute sa vie sur ce point - s'apercevoir que tout cela est comme rien si un signe humain, un mot, une présence ne l'accueille pas, ne le réchauffe pas - et mourir de froid - parler dans le désert - être seul nuit et jour comme un mort.
Pavese, Le métier de vivre, II.

mercredi 16 octobre 2013

Horizon(s) (11)

Seul peut habiter dans l'étreinte celui qui a aussi le droit de mourir en elle, chacun se choisit sa demeure d'après le goût de sa mort. Ce qui pousse ces hommes dans leur marche sans but, dans la steppe, dans le désert - c'est le sentiment que leur mort ne se plairait pas dans leur maison, qu'elle n'y a pas sa place.
Rilke, Le Testament.