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jeudi 4 juillet 2024

Beauté féminine (22)

 [Suite du 21 et fin] - La beauté voyante et charnue de Judith sollicitait infailliblement les sens, sans aucune équivoque sentimentale, au lieu que la beauté réservée d'Hortense exigeait de la patience et réclamait la collaboration de l'âme. L'une se concevait dans une nudité accueillante et cynique, et dans la nature de l'autre, on décelait quelque chose qui gênait les effronteries de l'imagination.
On ne saurait mieux que par ces comparaisons décrire Hortense Girodot. Qu'on se la représente donc, flexible, encore gracile, quoique gonflée d'une pulpe fraîche, un peu pensive, avec un sourire confiant, et sa chevelure châtain sombre, qui lui retirait l'excessive fragilité des blondes, en la sauvant pourtant de l'altière dureté des brunes.
Gabriel Chevallier, Clochemerle, p. 291-292.

mercredi 3 juillet 2024

Beauté féminine (21)

 [Suite du 20] - En matière de beauté, on ne pouvait comparer Hortense Girodot à Judith Toumignon. Nul ne les tenait pour rivales en séduction, car leurs champs d'action étaient bien distincts et les raisons particulières de leur prestige ne souffraient pas la confusion. Chacune incarnait une personnification de la femme à deux moments de sa vie, la première née pour être à son apogée dans le rôle de la jeune fille et de la fiancée, alors que la seconde avait autrefois passé sans transition de l'adolescence à une plénitude ferme et souveraine dont la vue était d'une singulière efficacité sur les hommes.   (À suivre)
Gabriel Chevallier, Clochemerle, p. 291-292.

mardi 2 juillet 2024

Beauté féminine (20)

 Hortense Girodot sans le savoir, et sans qu'autour d'elle on en eût conscience, représentait une de ces fragiles perfections que la nature glisse dans les foules horribles, comme elle tend ses arcs-en-ciel, en gage de son amitié fantasque pour notre race misérable.   (À suivre)
Gabriel Chevallier, Clochemerle.

jeudi 13 avril 2023

Figures (2642)

 [Suite du 2641 et fin] - Un an plus tard, le régiment du jeune Gabriel est à Sarrebruck, il défile. Une femme au balcon désigne son ventre en disant: "Bedit Franzose!"
"Tu crois pas, dit un homme, qu'on nous a bourré le crâne avec la "haine des races"?"
Gabriel Chevallier, La peur, Poche, p. 409.

mercredi 12 avril 2023

Figures (2641)

 [Suite du 2640] - Des hommes tombent, s'ouvrent, se divisent, s'éparpillent en morceaux. Des éclats nous manquent, des souffles tièdes nous dominent. On entend les chocs des coups sur les autres, leurs cris étranglés. Chacun pour soi. Nous courons, cernés. La peur agit maintenant comme un ressort, décuple les moyens de la bête, la rend insensible.   (À suivre)
Id, ib.

mardi 11 avril 2023

Figures (2640)

 La course à la mort de l'assaut est une chose si étrange qu'elle ne peut s'opérer sans une sorte de dédoublement: "L'âme se sépare du corps, l'accompagne comme un ange gardien impuissant, qui pleure. Le corps paraît suspendu par une ficelle, comme un pantin. Rétracté, il se hâte et trébuche sur ses petites jambes molles. Les yeux ne distinguent que les détails immédiats du terrain et l'action de courir absorbe les facultés."  (À suivre)
Id, ib.

lundi 10 avril 2023

Figures (2639)

 Quand le corps n'est plus que plaintes et ruissellement d'humeurs, "toutes les déchéances sont consommées, acceptées. Être homme est le comble de l'horreur."
Gabriel Chevallier, La peur, p. 303.

dimanche 9 avril 2023

Figures (2638)

 [Suite du 2637 et fin] - J'ai trouvé une bouteille vide sous les sacs à terre de ma couche, un litre avec son bouchon, et ma lâcheté s'en est réjouie. Périodiquement, je me tourne sur le flanc et je pisse dans la bouteille, à petits coups, afin que personne ne surprenne mon manège inavouable. Mon souci dans la journée est de vider lentement l'urine, de la faire absorber à la terre. Ah! je suis un salaud!
La mort serait préférable à ce dégradant supplice... Oui, si cela devait durer encore longtemps, j'aimerais mieux mourir.
Gabriel Chevallier, La peur, p. 294.

samedi 8 avril 2023

Figures (2637)

 [Suite du 2636] - J'ai même interrompu les fonctions de mon corps: je ne suis plus obligé d'aller aux feuillées. Je passe mes heures de repos dans mon encoignure, dissimulé aux regards, à écouter les bruits du dehors, et je reçois dans la poitrine tous les chocs du bombardement. J'ai honte de cette bête malade, de cette bête vautrée que je suis devenu, mais tous les ressorts sont brisés. J'ai une peur abjecte. C'est à me cracher dessus. (À suivre)
Id, ib. p. 294.

vendredi 7 avril 2023

Figures (2636)

 (Suite du 2635) - Je crois que si j'avais assez de volonté pour sortir et traverser un barrage, cela me délivrerait de cette hantise, comme un vaccin très dangereux immunise pour un temps ceux qui le supportent. Mais je n'ai pas cette volonté, et si je la sentais en moi, je ne serais pas si accablé. Puis ce serait à refaire chaque jour.   (À suivre)
Id.ib. p. 293.

jeudi 6 avril 2023

Figures (2535)

 [Suite du 2634] - Je ne mange plus, j'ai l'estomac serré, et tout me répugne. Je bois seulement du café et je fume. Je ne sais plus, dans cette nuit perpétuelle, comment s'écoulent les jours. Je demeure devant ma planchette, penché sur des papiers; j'écris, je dessine et je veille une partie des nuits pour assurer une permanence. Des hommes passent et me bousculent, que j'aime mieux ne pas voir, et des blessés crient dans le coin où on les dépose provisoirement. Je m'absorbe dans des tâches vaines. Mais je n'écoute que les obus, et mon tremblement intérieur répond au grand tremblement du Chemin des Dames.   (À suivre)
Id, ib.

mercredi 5 avril 2023

Figures (2634)

 J'ai roulé au fond du gouffre de moi-même, au fond des oubliettes où se cache le plus secret de l'âme, et c'est un cloaque immonde, une ténèbre gluante. Voilà ce que j'étais sans le savoir, ce que je suis: un type qui a peur, une peur insurmontable, une peur à implorer, qui l'écrase... Il faudrait, pour que je sorte, qu'on me chasse avec des coups. Mais j'accepterais, je crois, de mourir ici pour qu'on ne m'oblige pas à monter les marches... J'ai peur au point de ne plus tenir à la vie. D'ailleurs je me méprise. Je comptais sur mon estime pour me soutenir et je l'ai perdue. Comment pourrais-je encore montrer de l'assurance, sachant ce que je sais sur moi, me mettre en évidence, briller, après ce que j'ai découvert? Je tromperai peut-être les autres, mais je saurai bien que je mens, et cette comédie m'écœure. Je pense à Charlet qui m'inspirait de la pitié à l'hôpital. Je suis tombé aussi bas que lui.   (À suivre)
Id, ib. p.293

mardi 4 avril 2023

Figures (2633)

 [Suite du 2632] - Il faut lutter contre la peur aux premiers symptômes, sinon elle vous envoûte, on est perdu, entraîné dans une débâcle que l'imagination précipite avec ses inventions effrayantes. Les centres nerveux, une fois détraqués, commandent à contretemps et trahiraient même l'instinct de conservation par leurs décisions absurdes. Le comble de l'horreur, qui ajoute à cette dépression, c'est que la peur laisse à l'homme la faculté de se juger. Il se voit au dernier degré de l'ignominie et ne peut se relever, se justifier à ses propres yeux.
J'en suis là.   (À suivre)
Id, ib.

lundi 3 avril 2023

Figures (2632)

 La peur dans les bombardements est telle que la mort peut paraître préférable. Gabriel écrit: "Je ne connais pas d'effet moral comparable à celui que provoque le bombardement dans le fond d'un abri. La sécurité s'y paie d'un ébranlement, d'une usure des nerfs qui sont terribles. Je ne connais rien de plus déprimant que ce martelage sourd qui vous traque sous terre, qui vous tient enfoui dans une galerie puante qui peut devenir votre tombe. Il faut, pour remonter à la surface, un effort dont la volonté devient incapable si l'on n'a pas surmonté cette appréhension dès le début."(À suivre)
Id, ib. p. 292.

samedi 1 avril 2023

Figures (2630)

  [Suite du 2629] - Je comprends que les esclaves se soumettent si aisément, car il ne leur reste plus de forces disponibles pour la révolte, ni l'imagination pour la concevoir, ni l'énergie pour la concerter. Je comprends cette sagesse des oppresseurs, qui retirent à ceux qu'ils exploitent l'usage de leur cerveau, en les courbant sous des tâches qui épuisent.   (À suivre)
Id, ib.

vendredi 31 mars 2023

Figures (2629)

 Entre les assauts et les coups de main, le soldat ressemble à l'idée qu'il se fait de l'homme des cavernes:  « Je vis comme une bête, une bête qui a faim, puis qui est fatiguée. Jamais je ne me suis senti si abruti, si vide de pensées, et je comprends que l'accablement physique, qui ne laisse pas aux êtres le temps de réfléchir, qui les réduit à ne plus éprouver que des besoins élémentaires, soit un sûr moyen de domination. » (À suivre)
Id, ib. p. 261.

jeudi 30 mars 2023

Figures (2628)

 [Suite du 2627 et fin] - Cette route déserte a un grand charme, et si les hommes ne s'y aventurent pas, leur pensée s'y promène. Le matin, lorsqu'elle se dégage du brouillard, les cultivateurs qui sont au créneau doivent attendre les claquements de fouet des attelages partant au labour. Le soir, on dirait l'avenue abandonnée d'un mystérieux château et l'on se demande quelles ombres désuètes vont y rôder au crépuscule. Ce qui rend cette route si saisissante, c'est qu'elle ne mène nulle part, sinon à l'irréel, à des lieux de repos qui n'existent plus que dans la mémoire. Entre les deux armées, cette route chimérique est une allée silencieuse pour la rêverie.
Id, ib. p.208.

mercredi 29 mars 2023

Figures (2627)

 [Suite du 2626] - Dans la vallée, une route relie les tranchées allemandes et les nôtres, distantes de trois cents mètres, une jolie route campagnarde, bordée de minces platanes et recouverte des feuilles du dernier automne, une route interdite sous peine de mort. (À suivre)
Id. ib.

mardi 28 mars 2023

Figures (2626)

 Retour au front. C'est juin, et Gabriel a obtenu un poste d'agent de liaison: "Le long des boyaux, des herbes inclinées nous frôlent le visage et je connais sur la droite du secteur, en retrait des lignes, un endroit où personne ne fréquente, qui est un amoncellement de verdures éclatantes. Le vent y murmure dans le feuillage des grands arbres intacts et une source pure y cascade joyeusement sur les pierres, avant de se perdre dans le taillis. C'est là que je vis les heures que je dérobe à la guerre."(À suivre)
Id, ib. p. 208.

lundi 27 mars 2023

Figures (2625)

 [Suite du 2624 et fin] - Ainsi faible, les yeux fermés, je rêve. Mais je ne rêve pas de l'avenir, très incertain. Isolé derrière mes paupières baissées, j'entends résonner au fond des mes oreilles le grand bourdonnement de la guerre, comme le murmure de l'océan au fond d'un coquillage. Je pense malgré moi à cette suite d'aventures surprenantes qui m'ont conduit ici et me laissent encore de l'étonnement.
Id, ib. p. 185.