Elle nous aimait véritablement, elle aurait eu plaisir à nous pleurer.
Proust, Du côté de chez Swann.
lundi 18 août 2025
Amour des êtres (1)
lundi 2 juin 2025
Bœufs (4)
... deux bœufs tranquilles, à la robe d'un jaune pâle, véritables patriarches de la prairie, hauts de taille, un peu maigres, les cornes longues et rabattues, de ces vieux travailleurs qu'une longue habitude a rendus frères, comme on les appelle dans nos campagnes, et qui, privés l'un de l'autre, se refusent au travail avec un nouveau compagnon et se laissent mourir de chagrin. Les gens qui ne connaissent pas la campagne taxent de fable l'amitié du bœuf pour son camarade d'attelage. Qu'ils viennent voir au fond de l'étable un pauvre animal maigre, exténué, battant de sa queue inquiète ses flancs décharnés, soufflant avec effroi et dédain sur la nourriture qu'on lui présente, les yeux toujours tournés vers la porte, en grattant du pied la place vide à ses côtés, flairant les jougs et les chaînes que son compagnon a portés, et l'appelant sans cesse avec de déplorables mugissements. Le bouvier dira: "C'est une paire de bœufs perdue; son frère est mort et celui-là ne travaillera plus. Il faudrait pouvoir l'engraisser pour l'abattre; mais il ne veut pas manger, et bientôt il sera mort de faim".
George Sand, La mare au diable.
lundi 2 décembre 2024
Feu les animaux
Comment parler de la mort aux enfants? De la même façon qu'on leur parle du sexe. Car le sexe et la mort humaine sont étrangers à leur jeune expérience, alors que tout petits ils ont vu des chiens s'accoupler et de petits hérissons écrasés sur le bord de la route.L'originalité du spectacle de Marie et de ses acolytes Eric et François, Feu les animaux, naît de cet axiome: comment réagir devant une dépouille de lapin, de grenouille, de chauve-souris, voire d'insecte? On ne va pas déflorer le spectacle, mais c'est un feu d'artifice inventif dont l'artificière se livre à un festival artistique quasi complet: musique, chant, chorégraphie.
La mort ne dit rien sinon qu'il faut vivre, et ne pas oublier ceux qui ont vécu, offrir une éternité provisoire à ceux qu'on a aimés.
Il faudrait préciser que le deuil et les rites funéraires sont le principal sujet de ce grave et joyeux spectacle. Et qu'ils méritent une réflexion approfondie. Un deuil, que ce soit d'une personne ou d'un animal, provoque toujours le même sentiment bizarre, un sentiment d'irréalité. L'être mort est plus présent que s'il était vivant (la vie, c'est banal), mais il est présent irréellement. Et l'irréalité de cette présence nous rend fragile en nous irréalisant quelque peu. Nous avons un pied dans le monde épais des vivants, et un pied dans le monde vaporeux des morts. C'est moins simple que cela: en réalité comme en irréalité nous ne sommes ni chez les morts ni chez les vivants mais dans un monde intermédiaire et il nous semble, nous ressentons - même si nous savons que c'est faux - que nous ne serons plus jamais comme avant la mort de cet être qui nous était si cher, qu' hier était bien, qu' hier était beau, qu'hier était bon et que demain sera toujours aussi triste qu'aujourd'hui. Parce que ce que nous avons perdu, nous ne le retrouverons jamais. Parce que cet être, comme tous les êtres qu'on a aimés, est irremplaçable.
Et que chaque être irremplaçable mérite une fleur dans le bouquet final - magnifique - de ce feu d'artifice malgré tout joyeux.
jeudi 12 octobre 2023
vendredi 4 août 2023
Figures (2723)
[Suite du 2721 et fin] - Car ce que j'ai perdu, ce n'est pas une Figure (la Mère), mais un être; et pas un être mais une qualité (une âme): non pas l'indispensable, mais l'irremplaçable. Je pouvais vivre sans la Mère (nous le faisons tous, plus ou moins tard); mais la vie qui me restait serait à coup sûr et jusqu'à la fin inqualifiable (sans qualité).
Roland Barthes, La chambre claire, Cahiers du cinéma, Gallimard/Seuil, p.117-118.
jeudi 3 août 2023
Figures (2721)
[Suite du 2719] - On dit que le deuil, par son travail progressif, efface lentement la douleur; je ne pouvais, je ne puis le croire; car, pour moi, le Temps élimine l'émotion de la perte (je ne pleure pas), c'est tout. Pour le reste, tout est resté immobile. (À suivre)
Barthes, ib.
mercredi 2 août 2023
Figures (2719)
[Suite du 2717) - Je pouvais dire, comme le Narrateur proustien à la mort de sa grand-mère: "Je ne tenais pas seulement à souffrir, mais à respecter l'originalité de ma souffrance"; car cette originalité était le reflet de ce qu'il y avait en elle d'absolument irréductible, et par là même perdu d'un seul coup à jamais." (À suivre)
Barthes, ib.
mardi 1 août 2023
Figures (2716)
On veut toujours que j'aie davantage de peine parce que j'ai vécu toute ma vie avec elle; mais ma peine vient de qui elle était; et c'est parce qu'elle était qui elle était que j'ai vécu avec elle. (À suivre)
Barthes, parlant de sa mère, in La chambre claire, p. 117-118.
vendredi 30 juin 2023
Figures (2696)
Retiré à la campagne après la mort de sa fille Tullia, Cicéron, submergé par le chagrin, s'adressait à lui-même des lettres de consolation.
Cioran, Aveux et anathèmes.
samedi 21 janvier 2023
Joseph Ferdinand Cheval (3)
[Suite du 2] - J'ai un ami. Comme on en voit dans les films américains. Toujours d''humeur égale, buvant du lait entier en se prenant pour J.J.Cale. Il est radiologue. Et ce type-là fait du surf. Sans doute depuis que les années existent. Une nuit de vacances, alors que durant la journée les vagues avaient été particulièrement généreuses, il me dit en regardant sa planche: "Un jour, il n'y aura rien à faire. Je n'aurai plus la force d'y grimper dessus. Je serai trop vieux. Mais je ne m'en séparerai pas. Je ne la vendrai pas. Tu sais ce que j'en ferai? Je l'enterrerai à la maison, dans le jardin. Me regarde pas comme ça, qu'est-ce que j'ai dit?"
Il avait dit ce qu'il fallait dire. Dans ma tête, le facteur sonnait pour la deuxième fois.
Jean-Paul Dubois, in N. Obs.1084 du 16/08/85.
jeudi 17 juin 2021
Art (302)
Le deuil n'est pas moins sensible - quoique moins prolongé - dans l'art que dans la vie, les chagrins n'y sont pas moins vifs -même s'il s'agit d'un animal (La mort d'un animal nous rappelle la mort de l'innocence première, c'est-à-dire la perte du paradis, car l'animal, dit Kundera*, est "le fil qui nous rattache au paradis"). Les deuils fictifs sont entiers, débarrassés de toute arrière-pensée de la médiocrité quotidienne. Quand meurt le jeune héros de l'Incompris (le film de Comencini) ou la grand-mère du narrateur de La Recherche, meurent en même temps ma grand-mère et mon fils réels et idéals, et meurent une fois de plus l'homme, la femme (et l'enfant) chassés du paradis terrestre par la vindicte d'un Dieu sans amour. Ainsi la mort fictive semble (est) réelle, et elle est, en plus, symbolique: elle ravive le souvenir de l'Amour perdu, l'Amour divin s'entend, l'Amour inconditionnel de la Deus Mater qui nous lâcha.
* dans L'Insoutenable légèreté de l'être.
dimanche 7 avril 2019
Estacadres (593)
De même, semble-t-il, pour l'angoisse d'amour: elle est la crainte d'un deuil qui a déjà eu lieu, dès l'origine de l'amour, dès le moment où j'ai été ravi. Il faudrait que quelqu'un puisse me dire: "Ne soyez plus angoissé, vous l'avez déjà perdu(e)."
Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux.
lundi 3 décembre 2018
Langue et langage (3)
E. Baron, Géographie, cité par Barthes in Critique et vérité.
mercredi 24 janvier 2018
Figures médiatiques (114)
dimanche 1 octobre 2017
Estacadres (176)
Saint-Simon, Mémoires (Mort de Monseigneur).
vendredi 13 janvier 2017
Manchester By the Sea (Kenneth Lonergan)
Ce reproche, je ne le ferai qu'en mineur. Une scène mélo qui s'assume peut avoir sa grandeur: elle est au-delà ou en deçà du kitsch. Je pense à Gone with the Wind, ou à Wuthering Heights. La musique ample, solennelle, océanique a toujours accompagné, au cinéma, les grands malheurs, les drames irréparables. Bref. La force du film n'est pas dans l'usage contestable d'une bande son par ailleurs passable. Elle réside dans la qualité de son interprétation principale et dans l'utilisation de nombreuses scènes non pas muettes mais "désonorisées" qui fragilise les situations, leur donne une transparence essentielle, un filigrane, une pudeur, une irréalité (ou une réalité flottante) , un temps suspendu entre stupeur, accablement, rêve, cauchemar.
C'est la principale empreinte de cette réalisation moins construite sur des actions ou des sentiments que sur leur écho ou leur souvenir. Il n'y a plus de chant dans le cœur du héros brisé, coquille d'homme désertée de passion et de vouloir. Ce que la mort de son frère requiert de lui est au-dessus de ses forces disparues. Accomplir le devoir d'un "père", il en est incapable, il ne sent plus la vie. Comment se charger d'une âme quand on a perdu la sienne? Lee Chandler ne se sent brièvement "exister" que lorsqu'il cogne ses poings sur d'autres corps, sur un mur, sur une vitre, que lorsqu'il est cogné à son tour.
Manchester By the Sea est une parabole du vide existentiel. Dans L'Eté, Camus dit: "Il y a dans l'homme un instinct profond qui n'est ni celui de la destruction ni celui de la création: il s'agit seulement de ne ressembler à rien. " Ne ressembler à rien et devenir transparent, ne plus souffrir de la réalité coupante, la traverser comme un fantôme qui, parfois, voudrait se rappeler qu'il fut vivant, mais en vain. Il a perdu sa vertu vitale et même la nostalgie de sa vertu vitale. Lee n'est plus qu'une fumée dans la peinture chinoise. Toute séduction a disparu, c'est le silence des sirènes. Lee n'a même pas de tombe à fleurir. Inanis umbra.
(1) Mais c'est la première fois que je l'entends, depuis 50 ans, sans avoir envie de courir.
mercredi 4 janvier 2017
Une semaine et un jour (Asaph Polonsky)
Rarement premier film eut cette densité et cette originalité. Que la critique parle d'humour, soit, mais voir dans ce film une "comédie burlesque " (Jérémie Couston dans Télérama) ou La Chambre du fils, le chef-d'oeuvre de Moretti, "avec l'humour des frères Cohen "(Nicolas Schaller, dans L'Obs) témoigne d'une paresse du regard ou de l'analyse: un jeu de gifles ne suffit pas à rendre un film burlesque. Et on ne trouve aucune trace de parodie satirique chez Polonsky mais une poésie chargée d'une émotion au grain pur.
C'est une oeuvre drôle, mais d'une pudeur poignante. Elle est d'un équilibre miraculeux (1), à la bascule du désespoir et de l'espoir absurde. Du désespoir de la perte et de l'espoir répété de la joie sourde et irrépressible d'être vivant. Non pas "l'espoir liquide éjaculé par les imbéciles "(Bernanos), mais l'espoir douloureux qui survit au désespoir. Un espoir sans illusions, qui sourd de l'être en dépit de lui-même et garde son cœur au chaud malgré les glaces qui transissent son esprit.
Ce film exceptionnel a la tristesse et la joie que contient l'humanité et qui la contiennent et la prolongent. Car qu'est-ce que l'humanité, disait Goethe, sinon le jeu, c'est-à-dire la plus sérieuse des actions, celle qui met "en jeu" le regard: sur soi, sur l'autre; sur soi comme un autre et sur l'autre comme soi. Jouer, c'est être au monde. Le deuil sépare, le jeu répare.
Le jeu n'est pas une distraction mais une sagesse. Il n'exclut pas le désespoir, il l'enfouit un peu. Le joueur sait qu'il n'y a pas d'au-delà, qu'aucune instance divine ne viendra jamais paisiblement fermer les yeux de l'humanité, qu'aucune transcendance ne rendra nécessaire l'existence même de l'univers, mais...
Nous sommes ici, aussi incongru cela soit-il. Mais que peut faire le rat pris au piège? Manger le fromage...Jouir une dernière fois. Et si le monde a malgré tout quelque épaisseur, qui l'a créee sinon l'homo ludens? Pour garder intact son chagrin. Pas de consolation.
Pas de componction non plus. le deuil n'est pas un péché. Nul n'est contraint de rabattre sa coiffe ou de se soumettre aux larmes du bord de fosse: la mère veut garder les béquilles de ses habitudes, le père jette les siennes, mais tous les deux ont cet air de vulnérabilité bizarre qui les irréalise: ils ne sont plus exactement dans le monde des vivants. La mort de leur enfant les a éblouis et dénudés - comme des fils.
"Un regard lumineux et vivant sur une histoire triste, " dit le réalisateur. Qui ajoute que "les comédiens n'ont pas essayé d'être drôles, ils ont juste fait en sorte d'être sincères et de rendre la vérité du moment présent."
(1) Tout concourt à la réussite du film: le discours (ou plutôt l'absence de discours), des acteurs impeccablement dirigés, le montage, les plans séquences millimétrés, la bande-son de la rockeuse Tama Aphek, etc.
P.-S. Les films que je suis prêt à voir deux fois de suite se comptent sur les doigts d'une demi-main.