[Suite du 10 et fin] - Le lecteur ne voit pas le personnage, ou du moins il le voit comme il l'entend - et même contre l'auteur: celui-ci a beau le vouloir blond, celui-là peut, s'il en a envie, le voir brun. Je l'ai dit dans un de mes livres, et je crois que c'est vrai: l'enveloppe d'un personnage de roman est modelée pour le lecteur sur l'image qu'il se fait de son âme; comme l'écrit Spinoza: "Le corps est dans l'âme." D'après l'idée qu'il en a ("C'est un séducteur", "cest un escroc"...), le lecteur remanie le portrait que propose l'auteur.
Julien Gracq, in N.Obs. 2254 du 17/01/08.
vendredi 8 juillet 2022
Adaptation artistique (11)
Adaptation artistique (10)
[Suite du 9] - Si je prends l'exemple des adaptations de Madame Bovary ou de Guerre et paix que j'ai vues, ce n'était pas si mal, mais cela n'avait rien à voir avec le roman. Quant aux films inspirés de Stendhal, comme Le rouge et le noir et La chartreuse de Parme, ils étaient à mon avis tout à fait ratés... Surtout, le fait de donner un visage photographié à un personnage de roman le réduit considérablement.
J. Gracq, in N. Obs. 2254 du 17/01/08.
jeudi 7 juillet 2022
Adaptation artistique (9)
[Suite du 8] - Pour qu'un grand roman devienne un très bon film (il n'y a pas d'impossibilité absolue), il faut que le film soit autre chose, il s'agit de chercher une sorte d'équivalent qui ne se limite pas à la transposition visuelle. (A suivre)
J. Gracq, in N.Obs. 2254 du 17/01/08.
mercredi 6 juillet 2022
Adaptation artistique (8)
(Suite du 7) - Dans le roman le jeu est continuel, ce qui crée une irréalité; en outre, il escamote les trois quarts des scènes qu'il décrit. Cela m'a beaucoup frappé quand Un balcon en forêt a été adapté par Michel Mitrani; la dramatique m'a plu, d'ailleurs, mais c'était autre chose: par exemple, dans le roman, il y a quatre soldats qu'on ne voit pas, dont on sait seulement qu'ils sont là; à l'écran, on les voit, ce qui est tout à fait différent. (A suivre)
Julien Gracq, in N.Obs. 2254 du 17/01/06.
Adaptation artistique (7)
[Suite du 6] - Tout se passe comme si le romancier ou le lecteur de romans disposaient de plusieurs écrans: ils voient les choses de face, mais parallèlement, l'auteur ayant la possibilité de retourner en arrière, d'utiliser les divers temps du verbe, le présent cohabitant avec le futur et le passé, il existe aussi des écrans latéraux où ils perçoivent d'autres éléments. Tandis qu'au cinéma le flash-back est un procédé brutal, qui consiste à plaquer un morceau de passé... (A suivre)
Julien Gracq, in N.Obs. 2254 du 17/01/08.
mardi 5 juillet 2022
Adaptation artistique (6)
(Suite du 5) - On ne peut pas dessiner ni inventer une scène de roman; et moi-même, lorsque j'écris, je ne vois pas mes personnages, ce n'est pas ainsi que cela se passe: c'est la sonorité du mot, de la phrase, qui évoque des présences, mais un peu nébuleuses. (A suivre)
Gracq, in N.Obs. 2254 du 17/01/08.
lundi 4 juillet 2022
Adaptation artistique (5)
Les bons romans évoquent, et le film est obligé de faire voir. Le roman ne doit jamais faire voir, il est lui-même vision. (A suivre)
Julien Gracq, in N.Obs. 2254 du 17/01/08.
dimanche 3 juillet 2022
Adaptation artistique (4)
D'un roman dont on fait un film, il y a deux manières de parler. Lorsque l'âme du roman ne s'envole pas lors de cette opération à cœur ouvert qu'est la transposition, lorsque le rythme des images se substitue sans viol au rythme littéraire, on peut dire que ce roman a été "porté" à l'écran. Dans le cas du magnifique Sarah et le lieutenant français de John Fowles, il est plus sage (et plus inquiétant) de parler d'adaptation [réalisée par Karel Reisz], ce vilain mot qui sent déjà la trahison ou l'édulcoration.
Jean-Luc Douin, in Télérama du 10/03/82.
samedi 2 juillet 2022
vendredi 1 juillet 2022
Adaptation artistique(2)
On dit qu'un jeune lecteur écrivit un jour à Hergé: "Je n'aime pas le capitaine Haddock au cinéma. Il n'a pas la même voix que dans les albums."
Adaptation artistique (1)
Rajeunir l'œuvre ne veut pas dire la moderniser mais la rendre à son temps.
Eric Rohmer, à propos de son film La marquise d'O, d'après Kleist.