jeudi 12 février 2009

mercredi 11 février 2009

Le matelot et la jargonaute

Madame Hyper et ses moindres, Pièce en un acte et deux collègues, de Joël Bienfait, nous fait assister à l'affrontement d'une inspectrice pédagogique régionale et d'un professeur. L'action se situe dans un lycée, après l'inspection. Dans sa première partie, cette courte pièce est inspirée d'une expérience réelle. Deux sphères s'y intersectent, presque au sens didactique: la première, celle du pouvoir, coupe en deux la seconde, celle des "moindres", laquelle ensuite, dans une réaction fantasmée, parvient à se recoller comme elle peut pour, à son tour, user contre l'autre de son tranchant verbal. Ainsi deux violences alternent, la seconde n'étant qu'une réponse symbolique à la première. Donc se traversent sans se métisser deux univers: celui de la théorie (structuralo-linguistico-transformationnelle ou distributionnelle ou contexturelle, que sais-je? c'est sans importance) et celui de la pratique de l'enseignant qui, au jour le jour, s'évertue à sortir ses élèves des ornières (et parfois des abîmes) de l'ignorance. Comment ouvrir les adolescents à la lumière? Sûrement pas en leur cornant aux oreilles le dernier cri de la SCIENCE littéraire (mariage contre nature et promis à la stérilité, soit dit en passant). Il faut les éclairer, non les éblouir. Ne pas ouvrir sans précaution la porte qui donne sur l'aveuglant absolu du savoir souverain: il y a des marches à franchir, des détours à emprunter. Le professeur est un pédagogue et un psychagogue, c'est à dire un psychopompe d'âmes encore incarnées (un missionnaire, à sa façon), pas un Jupiter de la Connaissance sanctifiée. La main du passeur tient la craie ou la plume, en aucun cas le feu du ciel. Le professeur "offre, propose, s'engage", c'est la définition du dictionnaire. Son rôle est de composer avec la beauté à transmettre et les cervelles qu'il prépare à la recevoir. Il se meut entre deux exigences tyranniques: celle de l'art et celle du réel. C'est un artisan du relatif (ou, pour employer un mot à la mode: un médiateur).
Cette vérité si simple à concevoir du conflit endémique qu'il faut apaiser sans relâche entre le monde et l'empyrée semble échapper au personnage de l'inspectrice, docte fate qui ne respire que l'air purifié du Parnasse. Madame Hyper ( jeu de mots sur IPR) et ses moindres est la dénonciation tonique et poignante du divorce du dogme et de l'expérience, du principe et de l'épreuve. A mesure que je lisais, je sentais monter en moi la révolte et la colère. Si on donne l'autorité aux cuistres et le trissotinisme aux petits chefs, ils vont sans faute humilier à force de science et à droit de férule. Ils ont deux armes, et vous n'avez que votre conscience. Et si la conscience est structurante, elle est aussi désemparée par son doute constitutif. Une double certitude contre un doute, qui peut l'emporter? On souffre, et on rit parfois, à la lecture de cet acte salvateur. Mais c'est l'amertume qui demeure. L'amertume qu'a ressentie le professeur face au rejet de son travail et au mépris de sa personne. L'auteur des Femmes Savantes est mort trop tôt.

lundi 2 février 2009

La fin du Misanthrope, dans la mise en scène de Sireuil.

Molière oppose la solitude philosophique et esthétique d'Alceste à la solitude psychologique et morale de Célimène ( sa solitude en société ). Cette solitude paradoxale, Sireuil a voulu la hisser à la dignité qu'on reconnaît à celle d'Alceste. Il a décidé que Célimène(1) était son égale, et, si Molière ne lui donne pas le dernier mot, le metteur en scène a le pouvoir de lui donner la dernière image, et quelle image! Seule en scène deux longues minutes sous l'éclairage d'un projecteur qui peu à peu s'amenuise, elle entre à son tour dans ce rêve vaporeux de haute solitude dont s'empanache son partenaire. L'amour est-il mort entre eux, ou accède-t-il à une autre essence? L'amour vrai n'est-il pas la rencontre "verticale" de deux "libertés grandes"? Une rencontre que refusent les terrestres horizons du plan sentimental.

(1) incarnée par Marie Lecomte.


Two Lovers (2008) de James Gray

Là où Woody Allen s'ensable, James Gray s'emploie à naviguer. La haute mer des sentiments n'effraie pas les amoureux: "Amour, lieut'nant d'vaisseau, il est temps, levons l'ancre!" Mais l'ancre est lourde et l'esquif chargé. Leo ne va pas bien. Suicidaire, bipolaire... et juif, tendance conscience malheureuse. Il est aimé d'une femme belle et douce, il l'aime aussi, d'un amour sage et sain, mais il aime surtout, d'un amour fou, une autre femme, encore plus "barrée" que lui. C'est avec elle, Michelle, qu'il voudrait embarquer. L'aventure... Les mers du sud de la passion, les mers sans fin, les mers sans fond, les abysses peut-être. Mais que vaudrait une vie que l'on craindrait de risquer? Leo prépare donc son paquetage, et c'est en équipage réduit qu'il s'apprête à appareiller. Hélas! le voyage au long cours fait long feu, la compagne de manoeuvre étant soudain défaillante. Le mélo héroïque voudrait alors que le malheureux échoué achève désespéramment ses jours. Il n'en fera rien. Le suicide, c'était pour la scène d'ouverture. cette exaltation de l'absolu est en même temps un éloge du relatif. Ravalant ses aspirations d'amour lointain (et "loin" n'est pas monosémantique), Leo va tenter de vivre auprès, d'aimer au pré où son destin l'attache. A défaut de navire, la barque quotidienne, qu'il faudra mener en serrant juste. Le cabotage comme consolation? Mais est-ce vraiment si prosaïque? Il n'y a pas de renoncement sans grandeur, et la souffrance ennoblit la résignation. Le vieil enfant devient tout à coup adulte. Il aime enfin ce que voient ses yeux. Et que voient-il? Sandra, grande et solide jeune fille dont la bonté n'altère pas l'éclat, dont la sagesse n'endort pas la sagacité, dont l'indulgence n'écorne pas l'intelligence. Dans l'ordre des apparences, de telles qualités -auxquelles s'ajoutent le mystère d'un regard exorable et la caresse d'un sourire clément- sont un réconfort et une promesse. De bonheur, pourquoi pas?
Les personnages magnifiquement incarnés de ce film intense procurent un sentiment de tristesse euphorique. Le pire à chaque instant nous tend son verre, mais il ne peut nous obliger à boire. Tendresse et pitié, "tendresse de pitié", aurait dit Albert Cohen, ce sont les sentiments que Two Lovers (1) inspire. Une sorte d'universalité de l'amour.
P.-S. Tout le film est sous-tendu par l'émotion, mais surtout au moment particulier où le fils, qu'elle croyait parti pour longtemps, revient, s'assoit parmi les invités, et tourne lentement un regard indiciblement apaisé vers le même regard de sa mère.
Heureuse ou malheureuse, la fin du film? "Bien souvent, les fins franchement malheureuses me paraissent gratuites, et les fins heureuses, artificielles, dit James Gray (TéléObs du 20/11/08) . La fin idéale, pour moi, est douce-amère. Comme dans le Parrain, ou le Lauréat."

(1) : D'après les Nuits blanches, nouvelle de Dostoïevski.

jeudi 29 janvier 2009

Vivant

Quand je dis "Vivant!" j'entends vivant dans l'inséparation du plaisir sensuel organique(qui tient au parfait huilage de la mécanique au travail-ergon) et du plaisir spirituel immanent, car si la vie matérielle est, par nécessité, processionnelle et plafonnée, la vie de l'esprit est, par grâce, mystérieusement inépuisable.
Mais, l'esprit étant inscrutable et insaisissable, il n'est pas vraiment mystérieux qu'on ne puisse l'assigner: il relève de l'illusion pure, du leurre aux oiseaux, de la rêverie prestidigitatrice et, pour tout dire, de l'auto-enchantement.

mercredi 28 janvier 2009

In the cut (2003) Jane Campion

Nouvelle énigme de la critique: des bravos partout, avec multiplication de coeurs, de T, d'étoiles, saluant ce film chichiteux et incompréhensiblement snob pour une réalisatrice qui n'a pourtant plus rien à prouver. Seul (ou presque), Pascal Merigeau(N.Obs) sauve l'honneur en dénonçant le manque de simplicité et de sobriété de l'entreprise. Même François Forestier s'est laissé empurer par la bourtouillade; l'ébriété de la mise en scène le transporte: "esthétique superbe" (c'est pompièrement esthétisant), "couleur d'automne" (kitsch), "flous partiels" ( total brouillard) et "tons pastels" (cucuteries mode). Pour Frédéric Strauss, de Télérama, après moult précautions de réserve, c'est Eros- et -Thanatos- sont- dans- un -bateau, Thanatos tombe à l'eau...Etc. En résumé, "une sorte d'appel au meurtre, considéré comme un des beaux-arts".

In the Cut
peut vouloir dire: dans le coup, ou dans la coupure, ou à vif (c'est le titre du roman dont le film est tiré), mais comment ne pas y voir aussi une allusion à "cunt", mot d'argot pour le sexe féminin (notre "con"). La "chatte" serait-elle le personnage central de ce "thriller féministe" (?!). Comment faire coïncider sa chounette et son coeur, son appétence et son aspiration, afin qu'ils ne forment qu'un seul désir? C'est la question que posent la plupart des films et des romans d'amour. Jane Campion y répond en tournant (sa caméra) autour du pot: c'est la girie autour du giron. Arabesques frénétiques ou ralenties, images en boucles et en mèches (c'est fou ce qui pend du plafond dans les chambres de filles!), multiprises de vue qui finissent par déconnecter (sans jeu de mots) le regard de ce qu'on voudrait lui montrer et qui, croyant électriser la réflexion, la paralysent. Jane Campion veut trop bien faire, elle use de sa caméra comme ferait un reporter
"qui, sous prétexte que les occupants d'une automobile sont soumis aux secousses du terrain, suppose qu'ils ne peuvent avoir qu'une vision chaotique du paysage, alors que tout au contraire la vue compense les soubresauts"...(dixit le regretté Louis Seguin, autre honneur et exception de la critique). Trop de plans, trop de mouvements. Comme on le sait, tout excès aboutit à un manque. Ce qui manque au film de Jane Campion, c'est la maîtrise d'un instrument, d'une technique par laquelle elle se laisse déborder. Un film est un regard sur le regard du spectateur, lequel est un regard sur ce regard, en retour et à l'infini. Si le spectateur est ébloui comme un lapin par une mise en scène trop clinquante, "il ne voit plus ce qu'il regarde" (Louis Seguin) et reste englué dans la redondance visqueuse des procédés d'imitation du réel.

Critiquer, autrement dit juger, autrement dit se montrer irrespectueux par déontologie devrait être la règle. C'est malheureusement l'exception. Déférence et panurgisme sont les deux mamelles ballantes de la critique-aux-yeux-dans-le-dos, c'est-à-dire au sens propre, respectueuse.