Le silence de Lorna est à inscrire parmi les meilleurs films des frères Dardenne. "Conscience, instinct divin", aurait dit Rousseau. Pourquoi "la tendresse de pitié" l'emporte-t-elle parfois sur l'intérêt, voire sur l'instinct de conservation? C'est un des fascinants mystères de l'humanité.
Cette conscience que Lorna pensait avoir mise non pas au rebut mais au moins en sommeil, voici qu'elle revient inopinément, pour peser ses actes et leurs conséquences. Qu'est-ce qui pourrait contrebalancer la conscience? La conscience est l'être, comment imaginer son contraire? Rien sans la conscience sinon la vie animale dans sa caricature, la vie brute et féroce.
La conscience est une perception du second degré, là où existe autre chose que soi-même, là où l'autre s'impose comme une conscience à son tour. La conscience est ce miroir où chaque matin Lorna socratement s'examine. Elle n'est pas qu'un pendant intérieur de sa vanité, elle est sa vanité sous son éclairage le plus scandaleux. Elle est sa liberté, une liberté imposée, qui l'oblige, sa noblesse en somme. Son bonheur aussi, car elle naît d'une excitabilité au malheur plus grande, qui vient peut-être de ce qu'il lui restait un peu d'âme, juste assez pour pouvoir réclamer l'âme tout entière, car l'âme ne se mesure pas et la moindre de ses étincelles la contient toute.
Le film aurait pu s'intituler aussi bien La folie de Lorna que La sagesse de Lorna, c'est-à-dire nous alerter au premier ou au second degré. Pour ce qui est des réalisateurs et de leurs caméras, ils ont choisi cette fois la sagesse.
dimanche 9 janvier 2011
commerce
Il y a plus malin qu'un commerçant malin, c'est un commerçant intelligent. Ou: l'intelligence est la forme la plus subtile que peut prendre la malignité mercantile. Allons plus loin dans le sophisme ou le paradoxe. Le plus subtil des commerçants est celui qui n'a pas l'air de l'être. Mais, par là, c'est le plus flagrant, parce qu'il ajoute à la "ruse" naïve et convenue de son négoce, la ruse esthétique de son charme. Donc, au regard avisé, c'est le plus grossier.
Quid du commerçant poète ou du commerçant philosophe? Ils ne sont plus des commerçants.
Quid du commerçant poète ou du commerçant philosophe? Ils ne sont plus des commerçants.
jeudi 6 janvier 2011
Patois
Mes grands-parents parlaient berckois par coutume et par nécessité, mes parents le parlaient par pragmatisme (familiarité) et par raccroc, je le parle par hasard et par jeu, mes enfants le parlent par curiosité et par exotisme, mes petits-enfants et leurs enfants le découvriront s'ils s'intéressent au folklore.Il s'effiloche chaque jour mais quelques fondus locaux le retricotent pour le musée des dictionnaires. Ceux qui les feuilletteront retarderont l'oubli, mais ils ne connaîtront pas le charme d'entendre une musique d'enfance, de l'entendre comme il était parlé par ceux que nous avons connus, ceux qui le parlaient comme leur première langue, leur langue tout court. Ce charme, qui agit quand nous l'entendons, et même quand nous "l'entendons" en le lisant, c'est l'accent, le décor, les vêtements, les objets qui faisaient le quotidien, les travaux, les habitudes, les moeurs, la pêche, l'odeur des mareyages, celle des "caudières"; ce sont les dictons, les plaisirs, les corvées,etc. Nous l'avons connu vivant, et c'est ainsi que nous le retrouvons quand nous le pratiquons. Chét' i' point vrè, Adjite?
dimanche 12 décembre 2010
Présence du présent
Un jour que je citais à mon ami Gilles la désespérante formule de saint Augustin:"nous naissons tous entre la merde et le pissat", il me fit une réponse tellement juste, tellement humaine, tellement dressée contre l'accablement conjugué ou séparé du néant de tout et de l'Être divin que je ne l'ai jamais oubliée. Pourtant elle était toute simple et toute banale, presque dure. Il m'a répondu: "Et alors!" C'est ça l'humanité, l'insoumission aux lois du hasard et de la nécessité, qui régissent l'entropie. "Et alors!" veut dire: qu'importe l'origine. Elle n'est ni noble ni ignoble puisqu'elle n'est que naturelle. D'où je viens? Cette donnée ne me détermine pas. Où je vais est plus intéressant, puisqu'il implique ma volonté, mais n'est pas non plus aussi pertinent qu'il en a l'air. Alors, qu'est-ce qui compte? Le présent, l'instant que je vis et construis selon mon désir et mon dessein. Laissons l'eschatologie aux théologiens et autres "burleurs".
lundi 6 décembre 2010
libre arbitre
Elisabeth de Fontenay dit, en substance, que savoir qu'un jour l'histoire serait réductible à l'histoire naturelle lui ôterait le goût de vivre. Deux objections: d'abord, si tout est déterminé, le goût de vivre l'est aussi. Ensuite, admettant même que ce goût ne le soit pas, et que je le perde, quelle liberté! Ou alors est-ce à dire que je serais déterminé à échapper au déterminisme, comme si le libre arbitre n'était depuis toujours qu'une ironie du déterminisme?
samedi 23 octobre 2010
Des hommes et des dieux
A ma honte, je n'ai ressenti que la moitié du film de Beauvois. J'ai vu seulement des hommes, dans l'opacité d'un choix spirituel invisible et la clarté d'une action au fil des travaux et des jours. Je n'ai pas senti la grâce mais éprouvé seulement la pesanteur sanglante du monde à l'endroit de sa plaie, d'une de ses innombrables plaies.
J'avoue, je n'en suis pas fier, m'être un peu ennuyé, comme à la messe. Est-ce parce que je suis un mécréant? Tant d'austérité patente et d'aridité affective sont pour moi une barrière, qui m'a empêché d'atteindre à l'eau lustrale et à la lumière divine qui court ou jaillit derrière.
Je ne connais pas la langue de Dieu, pas même les rudiments du principe. "Il en est sur qui les belles robes pleurent", dit Montaigne. Sur mon âme disgracieuse la bure fait la grimace. Un seul moment du film m'a transporté, a fait battre mon coeur, c'est, vers la fin, quand Luc, le moine- médecin, apporte du vin à ses frères pour ce qui sera (on ne le sait pas encore) leur dernière "cène", et pose sur la platine Le Lac des Cygnes: c'est un moment magique, où l'âme des hommes relâche la corde spirituelle qui la noue à Dieu, et s'humanise tout entière. Un moment profane.
J'avoue, je n'en suis pas fier, m'être un peu ennuyé, comme à la messe. Est-ce parce que je suis un mécréant? Tant d'austérité patente et d'aridité affective sont pour moi une barrière, qui m'a empêché d'atteindre à l'eau lustrale et à la lumière divine qui court ou jaillit derrière.
Je ne connais pas la langue de Dieu, pas même les rudiments du principe. "Il en est sur qui les belles robes pleurent", dit Montaigne. Sur mon âme disgracieuse la bure fait la grimace. Un seul moment du film m'a transporté, a fait battre mon coeur, c'est, vers la fin, quand Luc, le moine- médecin, apporte du vin à ses frères pour ce qui sera (on ne le sait pas encore) leur dernière "cène", et pose sur la platine Le Lac des Cygnes: c'est un moment magique, où l'âme des hommes relâche la corde spirituelle qui la noue à Dieu, et s'humanise tout entière. Un moment profane.
vendredi 8 octobre 2010
Parle-leur...
Ma tristesse et ma colère ne naissent pas de la lecture d'un mauvais livre mais de l'accueil panurgique délirant qu'il reçoit - de la critique médiatique et de ses lecteurs. Ce n'est pas nouveau, mais c'est toujours déconcertant. Un produit d'écriveur pour grand public ne dérange personne, mais qu'un petit ouvrage qui prétend à la littérature s'y faufile, avec la complicité de ses gardiens, est un fait inquiétant. A lurelure, trop de complaisance trouble la perspective. Le lecteur exigeant se demande si la littérature serait aussi ça...
Le motif de ma dernière irritation? Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, de Mathias Enard (Actes Sud). Un livre court à tout point de vue. A court de mystère et de poésie surtout. Petit par l'importance, mais d'une grande affectation de simplicité dans l'étalage de son inventorium érudit. D'une grande préciosité discrète dans l'utilisation d'un présent de narration perverti par des descriptions en perpétuelle gésine: une composition sans cesse repeinte et travaillée, qui provoque une opilante impression d'immobilité, de faste sobre et de pauvreté distinguée. Heureusement suspendue, interrompue, animée d'intermèdes bas-héliconiens d'amours frôlées, interdites, brûlantes (comme on écrivait autrefois à la NRF)... C'est un opuscule de sous-petit maître du prébaroque renaissant, parfait dans son genre: délicatement architectural et finement sculpté au ciseau (voire au cisoir). Au surplus, puissamment élégant, puisque son héros est Michel-Ange soi-même! Vraiment, c'est trop de beauté et je n'y survis pas, je me dissous et conglutine, me liquéfie et m'agrège à ce cédrat confit et poisseux qu'un cristal décadent exalte. Quignard, déjà... Mais Enard est bien pire. Sous-Quignard serait trop peu dire. Car entre Enard et Quignard il n'y a pas qu'une différence de degré. Quignard au moins, sous son pédant fatras, a quelques touches profondes; des failles de son talent jaillissent quelques éclairs de beauté. Cet exhibitionniste introverti et sans humour, qui affronte gaillardement le ridicule (il n'hésite pas à prénommer Freud "Sigismond", et à faire dire à Marin Marais - qui ne bande plus-: "...je n'ai plus rien au bout de mon ventre"!) , ce chichiteux est par ailleurs un écrivain, une solitude. Alors que l'artificieux Enard n'est qu'une imposture. C'est une différence de nature. Assouline le compare aussi à Michon, mais Michon ne se contente pas toujours de fignoler la vignette, son style est douloureux, marqué par la charité qu'il éprouve, la charité du non- jugement dernier.
Sérieusement, l'entrelacs de silhouettes et de personnages flottants de Parle-leur... incarne à peine une hypothèse historico-esthétique qui flatterait les sens plus que l'esprit, qui caresserait le goût plutôt que l'âme. Ce sont des êtres abstraits dont la chair est feinte, des fantochins artificiellement animés, des imitations d'hommes, des enluminures de fable, des burlades cousues de fils d'or. Cet objet apparemment fini et fignolé comme un chef-d'oeuvre d'artisan, loin de me toucher, m'agace. Sa roublardise n'est pas évidente, mais je la devine aux multiples (visibles ou invisibles) "trop" qu'il y met, "trop" qu'on pourrait globalement définir comme du costume, une manière chic et ostentatoire d'habiller l'indigence.
Je n'aime pas les tentures et les amours pittoresques, la singerie des tourments de la création artistique. Jamais Enard ne nous permet d'entrer dans l'intimité de ses personnages (fictifs ou "réels"), pas même de celle du protagoniste. Ils semblent faits de la même matière que le décor, non de l'étoffe des rêves, mais de parementerie, passementerie, tissuterie-rubanerie, brocard, damas, taffetas, ottoman, nansouk, plumetis, surah, vénitienne, zibeline, martre, mais de pourpoints, de caftans et de surcots, de dais d'andrinople, d'aigrettes d'or, de diamants, d'épices, de dagues et de papier ciré, bref de l'esbroufe couleur locale et de l'authenticité quittancée de la reconstitution. Ce "roman" ressemble à un musée vivant du seizième-siècle dont les automates échappés d'un Grévin imaginaire miment à s'y méprendre les manières et comportements humains. "On s'y croirait", dit Boniface, et les lustucrus applaudissent cette fictionnette de prestige, cette chimère sourde, cette fantasmagorie qui n'a de magique que le nom de sa lanterne, cette représentation sans écho. Voilà, pour résumer, du photo-roman "culturel". La notion de culture étant ici signalisée et ritualisée dans le sens nietzschéen d'un "rétrécissement de l'art".
Un Baudrillard nous manque pour nous dire plus finement comment, dans cette sorte d'installation maquignonne, ce n'est pas le pavillon qui couvre la marchandise mais la marchandise qui fait flamber l'enseigne. Splendeur et opulence de l'Orient versus génie et doute de l'Occident. Avec Michel-Ange pour sentinelle et caution, le coeur de cible prend les dimensions d'une meule d'emmental. Dire que j'ai failli l'acheter!
P.-S.- Je ne me suis pas amusé à souligner les fautes de français que le correcteur d'Enard a laissé passer. Je signale seulement celles qui sautent aux yeux: "repartie" s'écrit et se dit sans accent (p.96), "débuter" n'est pas un verbe transitif (p.106 et 147), et "sans que...ne" est incorrect (p.125). Rappelons à l'honorable artisan qu'une paille dans un objet façonné est rédhibitoire.
Le motif de ma dernière irritation? Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants, de Mathias Enard (Actes Sud). Un livre court à tout point de vue. A court de mystère et de poésie surtout. Petit par l'importance, mais d'une grande affectation de simplicité dans l'étalage de son inventorium érudit. D'une grande préciosité discrète dans l'utilisation d'un présent de narration perverti par des descriptions en perpétuelle gésine: une composition sans cesse repeinte et travaillée, qui provoque une opilante impression d'immobilité, de faste sobre et de pauvreté distinguée. Heureusement suspendue, interrompue, animée d'intermèdes bas-héliconiens d'amours frôlées, interdites, brûlantes (comme on écrivait autrefois à la NRF)... C'est un opuscule de sous-petit maître du prébaroque renaissant, parfait dans son genre: délicatement architectural et finement sculpté au ciseau (voire au cisoir). Au surplus, puissamment élégant, puisque son héros est Michel-Ange soi-même! Vraiment, c'est trop de beauté et je n'y survis pas, je me dissous et conglutine, me liquéfie et m'agrège à ce cédrat confit et poisseux qu'un cristal décadent exalte. Quignard, déjà... Mais Enard est bien pire. Sous-Quignard serait trop peu dire. Car entre Enard et Quignard il n'y a pas qu'une différence de degré. Quignard au moins, sous son pédant fatras, a quelques touches profondes; des failles de son talent jaillissent quelques éclairs de beauté. Cet exhibitionniste introverti et sans humour, qui affronte gaillardement le ridicule (il n'hésite pas à prénommer Freud "Sigismond", et à faire dire à Marin Marais - qui ne bande plus-: "...je n'ai plus rien au bout de mon ventre"!) , ce chichiteux est par ailleurs un écrivain, une solitude. Alors que l'artificieux Enard n'est qu'une imposture. C'est une différence de nature. Assouline le compare aussi à Michon, mais Michon ne se contente pas toujours de fignoler la vignette, son style est douloureux, marqué par la charité qu'il éprouve, la charité du non- jugement dernier.
Sérieusement, l'entrelacs de silhouettes et de personnages flottants de Parle-leur... incarne à peine une hypothèse historico-esthétique qui flatterait les sens plus que l'esprit, qui caresserait le goût plutôt que l'âme. Ce sont des êtres abstraits dont la chair est feinte, des fantochins artificiellement animés, des imitations d'hommes, des enluminures de fable, des burlades cousues de fils d'or. Cet objet apparemment fini et fignolé comme un chef-d'oeuvre d'artisan, loin de me toucher, m'agace. Sa roublardise n'est pas évidente, mais je la devine aux multiples (visibles ou invisibles) "trop" qu'il y met, "trop" qu'on pourrait globalement définir comme du costume, une manière chic et ostentatoire d'habiller l'indigence.
Je n'aime pas les tentures et les amours pittoresques, la singerie des tourments de la création artistique. Jamais Enard ne nous permet d'entrer dans l'intimité de ses personnages (fictifs ou "réels"), pas même de celle du protagoniste. Ils semblent faits de la même matière que le décor, non de l'étoffe des rêves, mais de parementerie, passementerie, tissuterie-rubanerie, brocard, damas, taffetas, ottoman, nansouk, plumetis, surah, vénitienne, zibeline, martre, mais de pourpoints, de caftans et de surcots, de dais d'andrinople, d'aigrettes d'or, de diamants, d'épices, de dagues et de papier ciré, bref de l'esbroufe couleur locale et de l'authenticité quittancée de la reconstitution. Ce "roman" ressemble à un musée vivant du seizième-siècle dont les automates échappés d'un Grévin imaginaire miment à s'y méprendre les manières et comportements humains. "On s'y croirait", dit Boniface, et les lustucrus applaudissent cette fictionnette de prestige, cette chimère sourde, cette fantasmagorie qui n'a de magique que le nom de sa lanterne, cette représentation sans écho. Voilà, pour résumer, du photo-roman "culturel". La notion de culture étant ici signalisée et ritualisée dans le sens nietzschéen d'un "rétrécissement de l'art".
Un Baudrillard nous manque pour nous dire plus finement comment, dans cette sorte d'installation maquignonne, ce n'est pas le pavillon qui couvre la marchandise mais la marchandise qui fait flamber l'enseigne. Splendeur et opulence de l'Orient versus génie et doute de l'Occident. Avec Michel-Ange pour sentinelle et caution, le coeur de cible prend les dimensions d'une meule d'emmental. Dire que j'ai failli l'acheter!
P.-S.- Je ne me suis pas amusé à souligner les fautes de français que le correcteur d'Enard a laissé passer. Je signale seulement celles qui sautent aux yeux: "repartie" s'écrit et se dit sans accent (p.96), "débuter" n'est pas un verbe transitif (p.106 et 147), et "sans que...ne" est incorrect (p.125). Rappelons à l'honorable artisan qu'une paille dans un objet façonné est rédhibitoire.
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