Quittant le balcon où défilait le Monde, quand il faut rentrer sans arcades dans la gueule froide de la journée grignoteuse, devant les centaines de boîtes qu'il faut remplir précipitamment, quand il faut quitter le grand vide admirable où l'on avait séjour...
Tristesse du réveil!
Il s'agit de redescendre, de s'humilier.
L'homme retrouve sa défaite: le quotidien.
Ayant perdu les témoins de sa splendeur, il ne sait que dire. Il peut même passer pour un imbécile, un médiocre, un homme de rien, cependant qu'il y a peu d'instants encore, il se trouvait entre les Majestés, lui-même sur un trône, parmi les souverains masqués et en grande pompe le suivaient ses gens, tandis que s'élevant toujours plus haut, plus haut encore, il abordait à la plate-forme suprême, où, seul, le son des grandes trompettes de la victoire pouvait le rejoindre.
Henri Michaux, Lointain intérieur, L'Insoumis.
lundi 24 février 2014
samedi 1 février 2014
Seul dans Berlin (Hans Fallada)
De ce livre publié en 1947, Primo Levi disait : "C'est l'un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie". Ce roman en majorité dialogué (on imagine le magnifique feuilleton qu'on pourrait en faire pour la télé) nous fait entrer dans l'intimité souffrante, veule ou héroïque d'une douzaine de personnages (dont très peu survivront) entre mai 40 (on fête la défaite de la France) et la (presque) fin de la guerre. Un tableau de l'horreur et du courage, d'un réalisme presque tactile. Le titre français est beau, mais beaucoup moins fort, moins glaçant, que le titre original: Jeder stirbt für sich allein (Chacun meurt [pour soi] seul). Le livre est écrit en trois semaines par un homme épuisé de drogue et d'alcool, et c'est un chef-d'oeuvre (un bon livre peut avoir la poitrine étroite, un grand livre nous donne à respirer l'univers). Il faudrait traduire en français [mais c'est fait je crois] son roman le plus connu : Et maintenant petit homme? La banale histoire d'un couple de chômeurs dans l'Allemagne pré-hitlérienne, et que Georges-Arthur Goldchsmidt qualifie de "terrible".
Hans Fallada est le pseudo de Rudolf Ditzen (1893-1947), emprunté à un conte de Grimm; Fallada est le nom d'un cheval qu'on tue parce qu'il dit toujours la vérité.
Hans Fallada est le pseudo de Rudolf Ditzen (1893-1947), emprunté à un conte de Grimm; Fallada est le nom d'un cheval qu'on tue parce qu'il dit toujours la vérité.
mercredi 8 janvier 2014
Mots-manie (68)
The Secret Life of words (2005), un très beau film d'Isabel Coixet, met en scène la rencontre de deux êtres blessés qui vont panser leurs plaies en soignant celles de l'autre. La cicatrisation des plaies psychiques étant lente et aléatoire, les images ne nous les montrent pas (à quoi bon montrer ce qu'on ne peut voir?), elles nous les disent par le biais souverain des mots. Il y a autant d'amour dans les mots que de mots dans l'amour, et peut-être plus. les mots vivent secrètement, non pour eux-mêmes, mais au sein des consciences blessées, où ils agissent aussi mystérieusement, certains creusant la douleur, d'autres y mettant du sucre ou du miel. "Words" et "palabras" ne sont pas totalement synonymes: les paroles sont des mots incarnés, passés par le filtre de la voix humaine, d'une certaine voix dont le grain est unique. Comme si les mots les plus beaux, les plus forts, n'étaient que des fleurs japonaises qui ont besoin de l'eau de la com-passion amoureuse pour s'épanouir. Mes paroles passent par les grottes humides de ma gorge et de ma bouche avant de quitter mes lèvres et de faire vibrer l'air jusqu'aux tympans de leur destinataire. Alors elles se métamorphosent, se désagrègent et se prolongent en fins réseaux jusqu'aux fibres les plus sensibles qui mènent à la cible du coeur.
Nomina numina. Le sens des mots naît de leurs résonances. Ils ne se disent qu'en faisant trembler les ondes qui nous entourent. Les mots ont toujours la forme que leur donne la parole, et la finesse et le velours de leur farine sont commandés par la voix. Un certain accord d'humeurs fait le charme des voix harmonieuses, même celles qui disent la souffrance. Une voix belle est une voix juste, qui n'abuse pas de sa séduction mais au contraire la soumet au soin de l'autre. Le beau souci d'une voix belle est de caresser l'autre et de le soulager une à une des pellicules de sa douleur.
Liquida Vox. C'est la voix mélodieuse qui m'ôte les épines du coeur. Elle est une image sonore de la compassion. L'homme et la femme ont deux épiphanies: leur visage et leur voix. Ce film nous enseigne que le premier ne précède pas toujours la seconde. Et si le visage n'appelle pas la voix, la voix appelle toujours le visage.
Nomina numina. Le sens des mots naît de leurs résonances. Ils ne se disent qu'en faisant trembler les ondes qui nous entourent. Les mots ont toujours la forme que leur donne la parole, et la finesse et le velours de leur farine sont commandés par la voix. Un certain accord d'humeurs fait le charme des voix harmonieuses, même celles qui disent la souffrance. Une voix belle est une voix juste, qui n'abuse pas de sa séduction mais au contraire la soumet au soin de l'autre. Le beau souci d'une voix belle est de caresser l'autre et de le soulager une à une des pellicules de sa douleur.
Liquida Vox. C'est la voix mélodieuse qui m'ôte les épines du coeur. Elle est une image sonore de la compassion. L'homme et la femme ont deux épiphanies: leur visage et leur voix. Ce film nous enseigne que le premier ne précède pas toujours la seconde. Et si le visage n'appelle pas la voix, la voix appelle toujours le visage.
lundi 6 janvier 2014
The Immigrant (James Gray, 2013)
Je suis d'autant plus déçu par ce film que j'avais beaucoup aimé Two Lovers (cf mon blog). Ce n'est pas que ce mélo charbonné manque de chair - mais la chair est opaque - ni même d'âme - mais c'est une âme au tombeau. Ce n'est pas non plus que le thème en soit usé, ce n'est pas que les acteurs soient mauvais (Joachim Phoenix en rajoute quand même un peu, surtout vers la fin ), c'est tout simplement que la mise en scène n'est pas charpentée ou, plutôt, que sa charpente soit si molle qu'elle se déforme sous le poids de la panade bilieuse qu'elle devrait in-former et soutenir. Quand la chair n'est pas du muscle mais du plomb, aucune charpente ne peut l'armer ni l'animer.
jeudi 19 décembre 2013
Etymaginaire (2)
Zatopek - "Ce nom de Zatopek qui n'était rien, qui n'était rien qu'un drôle de nom, se met à claquer universellement en trois syllabes mobiles et mécaniques, valse impitoyable à trois temps, bruit de galop, vrombissement de turbine, cliquetis de bielles ou de soupapes scandé par le k final, précédé par le z initial qui va déjà très vite : on fait zzz et ça va tout de suite vite, comme si cette consonne était un starter. Sans compter que cette machine est lubrifiée par un prénom fluide : la burette d'huile Emile est fournie avec le moteur Zatopek."
Jean Echenoz, Courir (éd. de Minuit).
Jean Echenoz, Courir (éd. de Minuit).
dimanche 15 décembre 2013
Horizon(s) (13)
"Où aller? Où aller?
Où aller pour retrouver la liberté? Où, l'équanimité de ma vraie existence? Où, l'innocence dont je ne pouvais plus longtemps me passer?
Je me ressaisis; plus attentivement, passionnément même, comme si un progressif recueillement intérieur s'épanouissait soudain au-dehors, je m'absorbai dans la contemplation de la planche étalée sous mes yeux. C'était la Vierge de Lucques de Jean Van Eyck, la gracieuse Vierge au manteau rouge tendant à l'enfant assis, très droit, et qui tète avec gravité, le sein le plus charmant.
Où? Où?...
Et tout à coup je désirai, je désirai, oh! désirai de toute la ferveur dont mon coeur a jamais été capable, désirai d'être non pas l'une des deux petites pommes - du tableau - , non pas l'une de ces pommes peintes sur la tablette peinte de la fenêtre - : même cela me semblait trop de destin...Non: devenir la douce, l'infime, l'imperceptible ombre de l'une de ces pommes - , tel fut le désir en lequel tout mon être se rassembla.
Et comme si un exaucement était possible, ou comme si ce souhait à lui seul accordait à l'esprit une pénétration miraculeusement sûre, des larmes de reconnaissance me vinrent aux yeux."
Rilke, Le Testament.
Où aller pour retrouver la liberté? Où, l'équanimité de ma vraie existence? Où, l'innocence dont je ne pouvais plus longtemps me passer?
Je me ressaisis; plus attentivement, passionnément même, comme si un progressif recueillement intérieur s'épanouissait soudain au-dehors, je m'absorbai dans la contemplation de la planche étalée sous mes yeux. C'était la Vierge de Lucques de Jean Van Eyck, la gracieuse Vierge au manteau rouge tendant à l'enfant assis, très droit, et qui tète avec gravité, le sein le plus charmant.
Où? Où?...
Et tout à coup je désirai, je désirai, oh! désirai de toute la ferveur dont mon coeur a jamais été capable, désirai d'être non pas l'une des deux petites pommes - du tableau - , non pas l'une de ces pommes peintes sur la tablette peinte de la fenêtre - : même cela me semblait trop de destin...Non: devenir la douce, l'infime, l'imperceptible ombre de l'une de ces pommes - , tel fut le désir en lequel tout mon être se rassembla.
Et comme si un exaucement était possible, ou comme si ce souhait à lui seul accordait à l'esprit une pénétration miraculeusement sûre, des larmes de reconnaissance me vinrent aux yeux."
Rilke, Le Testament.
jeudi 21 novembre 2013
Mousse
Je n'aime pas les arêtes, les coupures, les horizons tranchés, les surfaces dures, le froid des séparations sans appel, les viols.
J'aime ce qui mousse. Le mot lui-même est suave et moelleux. La mousse est le sein des choses et leur charnière, leur duvet, leur coton, leur laine et leur fourrure.
J'aime la mousse des boissons, l'éphémère ascension des bulles, la lente chute des flocons, et même la spume des crapauds et des fleurs.
J'aime les frontières floues, les brouillards, les marches indécises, les rivages où s'étirent et se retirent des langues d'écume.
J'aime les oeuvres et le nom de Musil [ Moussil ].
Curieusement, smooth, en anglais, désigne à la fois ce qui est lisse et ce qui est fluide, ce qui se fait sans heurts, sans à-coups, sans accroc, comme la promenade d'une éponge sur la peau.
De la vie j'aime la crème, légère, aérienne, souple comme une ballerine, insaisissable comme un oiseau.
La mousse n'est ni sèche ni humide. La mousse est conciliatrice. Elle amortit nos actions.
Elle était le miel dans le vin, elle est la confiture dorée de l'Univers.
J'aime ce qui mousse. Le mot lui-même est suave et moelleux. La mousse est le sein des choses et leur charnière, leur duvet, leur coton, leur laine et leur fourrure.
J'aime la mousse des boissons, l'éphémère ascension des bulles, la lente chute des flocons, et même la spume des crapauds et des fleurs.
J'aime les frontières floues, les brouillards, les marches indécises, les rivages où s'étirent et se retirent des langues d'écume.
J'aime les oeuvres et le nom de Musil [ Moussil ].
Curieusement, smooth, en anglais, désigne à la fois ce qui est lisse et ce qui est fluide, ce qui se fait sans heurts, sans à-coups, sans accroc, comme la promenade d'une éponge sur la peau.
De la vie j'aime la crème, légère, aérienne, souple comme une ballerine, insaisissable comme un oiseau.
La mousse n'est ni sèche ni humide. La mousse est conciliatrice. Elle amortit nos actions.
Elle était le miel dans le vin, elle est la confiture dorée de l'Univers.
Inscription à :
Articles (Atom)